Belgique

Liège, Bruxelles, Anvers : « cauchemars belges » et vidéos virales sur le déclin.

Le 10 juillet 2026, la vidéo « Liège : A Belgian Nightmare ?… » est publiée sur Youtube par le youtubeur néerlandais « Dutch Travel Maniac » et dépasse les 540.000 vues en quelques jours. Cette vidéo de 34 minutes se concentre sur des réalités difficiles à Liège, notamment à la gare des Guillemins et dans le quartier de Droixhe, où des sans-abri et des personnes en situation de précarité sont filmés sans leur consentement.


Caméra en main, des youtubeurs vous incitent à explorer différentes villes d’Europe. Oubliez les balades tranquilles et les découvertes culinaires, l’intention ici est de mettre en lumière le « déclin de l’Occident » et les villes « gangrenées par l’immigration illégale », la toxicomanie, les personnes sans-abri, et le chômage.

Le 10 juillet 2026, une vidéo est mise en ligne sur Youtube. « Liège : A Belgian Nightmare ? » atteint rapidement plus de 540.000 vues. Dans ce contenu de 34 minutes, le youtubeur néerlandais « Dutch Travel Maniac » se rend dans « les bas-fonds de la ville » de Liège pour « documenter les aspects les plus sombres ». Une inscription dans l’image montre un jeune homme avec la mention : « Ils sont armés ».

Physique imposant, bras et cou tatoués, ce vidéaste se filme dans plusieurs quartiers de la ville, notamment sur la célèbre place Saint-Lambert. On y aperçoit une femme urinant dans la rue en pleine journée. Des images sont également capturées dans un parking en désordre et sur l’ancien site hospitalier de Bavière, souvent en proie aux flammes et squatté. Actuellement en réhabilitation, seule la façade du monument sera préservée.

La vidéo se concentre particulièrement sur deux lieux de Liège : la gare des Guillemins et le quartier de Droixhe.

À la gare, Tom Van den Heuvel, de son vrai nom, filme des sans-abri se réfugiant près de l’entrée, des immigrés se regroupant, ainsi que des personnes alcoolisées ou sous substances. Sans obtenir le consentement des individus, il les filme et s’adresse à quelques-uns. Le ton peut rapidement monter lorsque certains d’entre eux expriment leur refus d’être filmés. Le youtubeur se défend avec brusquerie : « Je suis en Europe, j’ai le droit de filmer ce qu’il me plaît ».

Peu après, le youtubeur se rend à Droixhe, un quartier au nord de la ville, mal réputé. Il se filme entouré d’enfants dans un ensemble de bâtiments près de la place de la Libération. Des jeunes garçons munis de trottinettes électriques et masqués apparaissent. L’un d’eux explique que cela est dû à la présence policière et à la popularité du youtubeur sur les réseaux.

Lors de ses échanges avec ces jeunes garçons, le youtubeur insiste sur une séquence à laquelle un enfant, apparemment âgé de moins de douze ans, sort un objet désigné comme un taser. Cette image devient le point d’accroche de la vidéo, légitimant l’affirmation « Ils sont armés ».

Le vidéaste français a également visité la Belgique, publiant en 2025 un épisode intitulé « Europe saccagée ». D’autres vidéastes participent à cette tendance qui a pris de l’ampleur ces dernières années, au point qu’on la nomme « decline porn » ou « pornographie du déclin ». Ces vidéos sont souvent tournées autour des gares ou de quartiers sensibles, où les habitants craignent d’être filmés en raison de leurs activités illicites. Cela conduit à ne montrer que les aspects négatifs des villes.

« Si votre fil d’actualité déborde de contenus sur les ‘dangers’ des villes occidentales telles que Londres ou San Francisco, sachez que vous n’êtes pas seul : cela s’inscrit dans un phénomène en pleine ascension connu sous le nom de ‘decline porn’, qui alimente les discours sur la négligence politique et l’immigration incontrôlée », indiquait la BBC en février.

Parmi ces vidéos aux récits souvent caricaturaux et biaisés, le média britannique a relevé des recours à l’IA ou à des montages visant à renforcer l’idée d’une invasion musulmane en Europe.

Concernant la réalité de Liège, il existe bel et bien des problèmes comme le sans-abrisme et la toxicomanie, mais François Debras, professeur associé à l’Université de Liège et spécialiste en analyse des discours d’extrême droite, souligne les « effets de cadrages » présents dans la vidéo.

« Comme dans la télé-réalité ou les vlogs, on ne montre que ce qui est voulu. Sous cette apparente authenticité, il y a des choix d’images, d’interviews, de trajets, de rues et de quartiers. Ce qu’on observe ici, c’est la mise en scène d’une volonté idéologique. On met en avant la problématique et on écarte tout ce qui ne correspond pas au message », précise-t-il. Pour lui, « le message véhicule un cadrage fort : immigration égale insécurité ».

Ces contenus provoquent également des émotions intenses. Selon François Debras : « On montre une personne visitant une ville, partageant ses rues et quartiers avec la population locale, cherchant à établir des ponts émotionnels, en reliant des ressentis que l’on a pu avoir précédemment ». Il explique aussi que ces vidéos exploitent « des émotions puissantes comme la peur et la colère face à une insécurité ressentie ».

Interrogée par nos confrères du Knack, Sigrid Raets, chargée de projet sur la polarisation et la radicalisation à l’Institut Hannah Arendt, souligne que ces images s’inscrivent dans un discours plus large d’extrême droite, anti-immigration et anti-islam. Elle cite les propos de Van den Heuvel affirmant que « les partis de gauche sont à l’origine de l’immigration clandestine massive et transforment l’Europe en véritable trou à rats ». Kurt Caz, pour sa part, a récemment collaboré avec l’ancien membre du Vlaams Belang, Dries Van Langenhove.

« Implicitement, on retrouve la personne blanche contre l’étranger », souligne François Debras. « L’idée n’est pas forcément de dire ‘votez pour ce parti’, mais de créer un environnement favorable à certains discours extrémistes ». Ce langage est parfois utilisé par des personnalités politiques ou récupéré par des partis d’extrême droite.

En conclusion, face à ces discours alarmistes et ces effets de loupe qui exploitent la peur, le professeur Debras appelle à prendre du recul et à questionner les contenus qui suscitent des émotions aussi fortes. « Il faut être vigilant quant aux messages véhiculés par autrui, mais aussi de nos propres ressentis. Quand nos émotions remplacent l’analyse, il est primordial de faire une pause », conseille-t-il.

Il est essentiel de s’interroger sur la cause de nos peurs et de nos colères, et de discerner les stratégies derrière ces discours. Il ne faut pas hésiter à recouper ses sources. Les plateformes en ligne regorgent également de contenus positifs sur nos villes, qu’il s’agisse d’Anvers, Liège, Bruxelles ou d’autres, avec de nombreux vlogueurs présentant d’autres facettes de ces lieux, imparfaits mais pas aussi « décadents » que l’image donnée par les adeptes du « decline porn ».