
École privée, logement, viande rouge : aides publiques et hausse des prix.
Le RNI propose un crédit d’impôt pouvant atteindre 5.000 DH par an et par enfant pour contribuer aux frais de scolarité. L’État a décaissé 11,5 milliards de DH entre décembre 2025 et mai 2026 en aide directe aux éleveurs.
Le crédit d’impôt pour les frais de scolarité proposé par le RNI relance une ancienne question de politique économique. Une aide à la consommation améliore-t-elle vraiment le pouvoir d’achat ou est-elle finalement absorbée par les prix ? Dans des marchés peu régulés, où l’offre est limitée et où la formation des prix reste floue, la réponse n’est pas évidente. L’argent public, censé soutenir les ménages, n’atteint pas toujours sa cible.
L’essentiel
Le RNI propose un crédit d’impôt pouvant atteindre 5.000 DH par an et par enfant pour les frais de scolarité, avec l’objectif de soutenir les classes moyennes. Si le besoin d’aider les ménages ne suscite pas de controverse, l’efficacité de cette aide dépend de sa capacité à réduire réellement le coût supporté par les familles. Dans un marché peu régulé, les aides publiques peuvent se traduire par une hausse des prix ou des marges au lieu de recouvrer le pouvoir d’achat des ménages. Les exemples d’aide au logement et de subventions aux éleveurs illustrent ce risque de captation. Sans mesures d’accompagnement, sans transparence sur les marges ni contrôle des prix, l’État dépense davantage sans garantir un véritable soulagement pour le consommateur.
Les détails
Dans son programme 2026-2031, le RNI propose un crédit d’impôt pouvant atteindre 5.000 DH par an et par enfant pour contribuer aux frais de scolarité. Cette mesure cible explicitement les classes moyennes et s’inscrit dans un cadre plus vaste de promesses liées au pouvoir d’achat, aux services publics et à l’emploi. Ce concept n’est pas nouveau et ne dépend pas seulement du RNI.
Le risque d’une aide absorbée par les prix
Le besoin d’aider les ménages est indiscutable. La question cruciale est celle de l’efficacité de cette aide. Un crédit d’impôt est-il réellement capable d’alléger le poids des frais de scolarité et de renforcer le pouvoir d’achat des familles, ou ne fait-il qu’augmenter leur capacité à payer, risquant ainsi d’être absorbé par une hausse des tarifs des établissements privés ? En d’autres termes, la mesure pourrait renforcer la demande face à une offre déjà dominatrice.
Dans un marché peu régulé, où les prix s’alignent malgré des coûts très variables d’un établissement à l’autre, et où les parents disposent de peu d’alternatives, rien n’assure que cette aide profite véritablement aux ménages. Elle pourrait rapidement devenir un revenu supplémentaire pour les écoles, sans entraîner de réduction efficace du coût pour les familles.
Dès lors, l’aide peut devenir inflationniste. Si les écoles privées prennent connaissance de l’allègement fiscal dont bénéficient certains parents, elles s’ajusteront sans doute en conséquence. Cette augmentation des prix ne se traduit pas forcément par une hausse des frais de scolarité affichés. Elle peut également se manifester sous forme de frais d’inscription, de transport, de cantine, de manuels, d’uniformes ou d’activités jugées obligatoires.
Le prix officiel pourrait rester le même, tandis que le coût total pris en charge par les familles augmenterait. Cela démontre l’opacité et la difficulté à mesurer le coût réel de l’éducation privée. Nous faisons face au mécanisme classique d’une subvention à la consommation. L’État alloue de l’argent au consommateur pour qu’il améliore son pouvoir d’achat. Toutefois, si l’offre ne s’ajuste pas, si les places sont limitées, et si les méninges sont peu concurrentielles ou mal régulées, le producteur ou le fournisseur peut récupérer une part significative de l’aide en augmentant ses prix.
Logement et viande rouge : des cas concrets
Ce problème ne se limite pas à l’éducation. Il touche tous les marchés réunissant trois conditions : une forte demande, une offre rigide et une faible transparence sur la formation des prix. Le secteur de l’école privée remplit largement ces conditions. Une bonne école ne se crée pas en quelques mois. Les places sont limitées, et les parents se trouvent souvent captifs une fois l’enfant inscrit. Changer d’établissement engendre des coûts sociaux, pédagogiques et logistiques. Dans ces situations, une aide risque moins d’alléger le poids des frais que de renforcer la capacité à payer des familles, engendrant ainsi un effet inflationniste.
Prenons l’exemple de l’aide au logement. L’État a mis en place une aide directe à l’acquisition, offrant 100.000 DH pour un logement dont le prix ne dépasse pas 300.000 dirhams TTC, et 70.000 DH pour un logement compris entre 300.000 et 700.000 dirhams TTC. L’objectif est socialement justifiable, car il s’agit de faciliter l’accès à la propriété. Néanmoins, dans la réalité, cette aide est déjà intégrée dans les prix.
Depuis son apparition, les prix de l’immobilier neuf ont connu une hausse dans plusieurs segments, réduisant considérablement le bénéfice pour l’acheteur. Dans certains cas, cette augmentation peut annuler complètement l’aide reçue. Dans d’autres, elle peut en capter au moins une grande partie. Un logement proposé initialement à 250.000 DH peut désormais se voir affiché à 300.000 DH dès lors que l’acheteur bénéficie de 100.000 DH d’aide, absorbant ainsi cette somme. Sur un autre segment, une maison initialement prévue à 630.000 DH peut être affichée à 700.000 DH pour intégrer les 70.000 DH d’aide.
L’État engage des dépenses, mais le ménage ne percevoie pas les bénéfices escomptés, ou seulement en partie, et une fraction de cet effort budgétaire se retrouve dans le coût du logement. C’est exactement le risque associé aux subventions à la demande sur un marché dont les prix sont peu transparents et peu contrôlés.
Le même raisonnement s’applique au soutien aux éleveurs. L’État a débloqué 11,5 milliards de DH entre décembre 2025 et mai 2026 en aide directe aux éleveurs, à raison de 500 DH par tête, comme le confirme une source sûre à Médias24. Pourtant, les prix de la viande ont augmenté et atteignent actuellement des niveaux historiquement élevés. Cela démontre qu’une dépense publique, aussi importante soit-elle, ne se traduit pas forcément par une réduction des prix. Si le marché est marqué par des dysfonctionnements, des distorsions et une forte opacité des marges, l’aide devient plutôt un coût supplémentaire pour l’État et un bénéfice pour les producteurs, sans véritable allègement pour le consommateur. Celui-ci finit même par contribuer indirectement au financement du déficit budgétaire engendré par cette dépense, en particulier lorsque celle-ci atteint des montants aussi élevés que ceux accordés aux éleveurs.
Donner de l’argent ne suffit pas
Face à chaque crise ou problème, la tendance est de répondre par un transfert, une aide, une exonération, etc. Ces mesures sont rapides à annoncer mais restent limitées si elles ne sont pas accompagnées d’une politique de marché solide. Dans une économie où la formation des prix est souvent complexe, où les marges sont peu visibles et où les circuits de distribution sont longs, l’argent public peut finir par alimenter la hausse des prix.
Le mécanisme envisagé par le RNI soulève donc une question plus vaste que celle de l’éducation privée et amène à revisiter l’ensemble des aides à la consommation. La bonne politique publique ne se résume pas uniquement à donner de l’argent ; elle doit s’assurer que ce dernier parvienne effectivement à sa cible. Sans transparence, concurrence et contrôle sur les prix effectifs, la subvention à la consommation pourrait se transformer en subvention d’opérateurs. Dans ce cas, le pouvoir d’achat ne progresse pas.
