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De la scène au terrain militaire : montée en puissance des robots chinois

La montée en puissance de l’entreprise chinoise Unitree Robotics, soutenue par le gouvernement de Pékin, met en lumière l’ambiguïté des technologies de rupture. Face à des robots à bas coût susceptibles d’être militarisés, l’Europe et les États-Unis s’efforcent d’évaluer leur dépendance et de protéger leur souveraineté.

Le gala de la télévision nationale chinoise (CCTV) pour le Nouvel An lunaire constitue traditionnellement un vecteur de communication culturelle pour Pékin. Cette année, l’événement a pris une tournure résolument technologique.

Lors de l’édition précédente, des humanoïdes avaient présenté une chorégraphie folklorique relativement simple, manipulant notamment des mouchoirs.

Cette année, les machines ont démontré une motricité et un équilibre impressionnants, exécutant des chorégraphies coordonnées d’arts martiaux et des séquences inspirées du parkour.

Ces démonstrations physiques, réalisées notamment par des modèles de l’entreprise chinoise Unitree Robotics, illustrent les avancées du pays dans la robotique mobile, la coordination des machines et l’exécution de mouvements complexes.

Cependant, bien que le spectacle ait été impressionnant, les spécialistes de la défense et des technologies appellent à une interprétation prudente de ces images de divertissement. La transposition de ces capacités, d’un studio de télévision vers des environnements réels et imprévisibles, représente un défi complexe.

Hans Liwång, professeur en sciences des systèmes pour la défense et la sécurité à l’Université suédoise de la défense, souligne la distinction entre une performance préparée et l’utilité pratique d’un robot. « Présenter un spectacle répété, planifié et contrôlé ne nous renseigne guère sur l’état réel de la technologie. De tels spectacles sont conçus pour impressionner et tendent donc à surestimer les capacités technologiques réelles », explique-t-il.

Pour les acteurs de la défense et de la sécurité, l’intérêt pour les robots anthropomorphes ou zoomorphes est tangible, notamment parce qu’ils peuvent évoluer dans des infrastructures conçues pour l’homme : franchissement de portes, montée d’escaliers ou conduite de véhicules.

Cependant, le chercheur rappelle que l’apparence physique de la machine reste secondaire par rapport à sa « logique interne » : sa capacité à analyser son environnement, à prendre des décisions de manière autonome et à s’adapter à l’imprévu.

L’entreprise Unitree Robotics, dont les machines ont brillé lors du gala, illustre la porosité croissante entre recherche civile et applications militaires en Chine. Fondée en 2016 par Wang Xingxing, Unitree s’est d’abord positionnée sur le marché mondial en proposant des alternatives abordables aux robots de l’américain Boston Dynamics. Son modèle quadrupède emblématique Go2 est vendu à moins de 3.000 dollars, contre environ 75.000 dollars pour le modèle Spot de son concurrent, même si les deux plateformes ne visent pas exactement les mêmes usages ni les mêmes clients.

En 2022, Unitree avait signé une lettre ouverte aux côtés de cinq autres entreprises de robotique, s’engageant à ne pas militariser ses robots ni à aider d’autres acteurs à le faire.

Cependant, certains usages observés sur le terrain semblent avoir contourné cet engagement. En avril 2025, une vidéo de propagande intitulée « L’heure de tuer a sonné pour le chien robot » a montré un robot quadrupède équipé d’un fusil automatique monté sur le dos, tirant sur des cibles. L’appareil a été identifié comme un modèle Go2 de Unitree.

Lors d’exercices militaires conjoints organisés en mai 2024 entre la Chine et le Cambodge, des robots quadrupèdes de la marque Unitree ont également participé à des simulations d’assaut urbain. Certains étaient équipés d’armes ou de dispositifs de reconnaissance, sans que la référence commerciale exacte de tous les appareils puisse être établie avec certitude.

Contactée par la société d’analyse Kharon au sujet de l’utilisation de ses produits dans des exercices militaires et de ses éventuels liens avec l’Armée populaire de libération (APL), Unitree n’a pas répondu. L’entreprise a toutefois affirmé qu’elle ne vendait pas directement ses robots à l’armée chinoise.

Des analystes soulignent également que les règles adoptées par Pékin en mars 2025 pour restreindre la diffusion d’informations relatives aux affaires militaires peuvent limiter la capacité des entreprises chinoises à communiquer publiquement sur leurs relations avec l’APL.

Si Unitree affirme ne pas vendre directement ses produits à l’armée, des enquêtes menées à partir des registres de marchés publics chinois mettent en lumière un réseau de clients universitaires étroitement liés à la défense nationale. Certaines universités chinoises jouent en effet un rôle clé dans la recherche et le développement de technologies susceptibles d’être utilisées par l’armée.

Pour Sunny Cheung, chercheur à la Jamestown Foundation, cette ambiguïté institutionnelle peut permettre à la Chine d’accéder indirectement à des composants technologiques occidentaux sensibles, notamment des puces d’intelligence artificielle et des actionneurs, encore nécessaires à la fabrication de certains robots. Un appareil acquis pour des recherches en biomécanique peut ainsi être adapté à des systèmes autonomes de surveillance ou de ciblage.

La croissance d’Unitree s’inscrit dans une stratégie industrielle plus large soutenue par les pouvoirs publics chinois. En 2017, un financement public local d’urgence avait permis de stabiliser l’entreprise, alors en difficulté. La municipalité de Hangzhou la soutient aujourd’hui dans le cadre d’un fonds technologique de 100 milliards de yuans, soit environ 14 milliards de dollars. Unitree est également présentée comme l’un des « six petits dragons » technologiques de la ville, aux côtés notamment de la start-up d’intelligence artificielle DeepSeek.

Cette interconnexion entre les secteurs civil et militaire suscite de vives inquiétudes aux États-Unis. En mai 2025, la Commission spéciale de la Chambre des représentants sur le Parti communiste chinois a demandé aux autorités américaines d’enquêter sur l’empreinte croissante d’Unitree dans le pays.

Les élus ont notamment souligné que certains de ses robots avaient été utilisés dans des établissements pénitentiaires d’État et que des équipements de l’entreprise avaient obtenu des autorisations auprès de la Commission fédérale des communications (FCC). Ils ont évoqué des risques potentiels de transfert de données, de surveillance à distance et de dépendance technologique, sans que ces risques aient nécessairement été établis dans chaque cas.

Unitree a par ailleurs franchi en 2026 plusieurs étapes décisives vers une introduction à la Bourse de Shanghai. Son dossier, déposé en mars, a obtenu l’aval du comité de cotation en juin, puis l’approbation des autorités chinoises au début du mois de juillet. L’entreprise prévoit de lever environ 4,2 milliards de yuans. Sa précédente levée de fonds, réalisée en juin 2025 avec notamment le soutien d’un fonds lié à l’opérateur public China Mobile, l’avait valorisée à environ 1,7 milliard de dollars.

Face à cette interconnexion croissante entre les objectifs civils, industriels et militaires de la Chine, l’Europe suit la situation avec attention. Le Vieux Continent doit composer avec un marché où le pays dispose d’une avance majeure en matière d’infrastructures de production. Selon la Fédération internationale de la robotique (IFR), la Chine a concentré en 2024 54% des installations mondiales de robots industriels.

Ce chiffre concerne toutefois les robots utilisés dans les usines et ne suffit pas, à lui seul, à établir une domination chinoise dans le domaine des robots humanoïdes ou militaires.

Pour l’Europe, le défi consiste moins à céder à l’alarme qu’à analyser méthodiquement les transferts de technologies et les dépendances d’approvisionnement. Face à un modèle chinois qui intègre verticalement sa production afin de réduire les coûts, comme l’illustre le robot G1 de Unitree, les décideurs européens sont appelés à renforcer leur souveraineté technologique tout en restant attentifs aux usages réels, civils comme militaires, de ces nouvelles plateformes autonomes.