
Bank Al-Maghrib évalue l’impact du financement public sur le crédit privé.
Bank Al-Maghrib estime qu’une augmentation de l’encours des actifs publics détenus par les banques, équivalente à un point de PIB, est liée, à long terme, à une diminution de 0,79 point de PIB du crédit accordé aux entreprises privées. Ce chiffre officiel illustre le canal bancaire de l’effet d’éviction, alors que le secteur privé peine encore à compenser l’investissement public.
Dans son rapport annuel 2025, Bank Al-Maghrib évalue le canal bancaire de l’effet d’éviction en se basant sur des données couvrant la période 2001-2025. À long terme, une hausse d’un point de PIB des actifs publics détenus par les banques est corrélée à une baisse de 0,79 point de PIB du crédit accordé aux entreprises privées. Ces actifs publics incluent les bons du Trésor détenus par les banques et les crédits octroyés aux entreprises publiques, dont la part dans les bilans bancaires a considérablement augmenté.
Selon Bank Al-Maghrib, la diversification des bilans bancaires atténue l’effet de « lazy banking », mais ne supprime pas l’éviction, car l’impact final sur le crédit privé demeure négatif. L’enjeu consiste à veiller à ce que l’investissement public prépare progressivement le relais du secteur privé, plutôt que de mobiliser durablement le financement et les ressources nécessaires aux entreprises.
L’effet d’éviction, déjà abordé dans plusieurs travaux de Bank Al-Maghrib, fait l’objet d’une estimation chiffrée dans le rapport annuel 2025. Sur la période 2001-2025, la Banque centrale estime qu’une hausse d’un point de PIB des actifs publics détenus par les banques est associée, à long terme, à une diminution de 0,79 point de PIB du crédit accordé aux entreprises privées.
Pour donner un ordre d’idée, une augmentation de 10 milliards de dirhams (MMDH) de l’encours des bons du Trésor détenus par les banques et des crédits accordés aux entreprises publiques pourrait, toutes choses égales par ailleurs et avec un PIB constant, entraîner environ 7,9 MMDH de crédit en moins pour les entreprises privées à long terme. Cependant, il s’agit d’une illustration de la relation estimée, et non d’un effet automatique pour chaque opération de financement public.
Cet exercice est particulièrement pertinent, car il apporte une perspective quantitative à un débat ancien sur l’existence, l’ampleur et les canaux de l’effet d’éviction. L’estimation de la Banque centrale intervient surtout à un moment où le secteur privé doit impérativement jouer un rôle plus important dans l’investissement afin de prolonger la dynamique de croissance observée depuis 2024.
Le poids du secteur public dans les bilans bancaires a considérablement augmenté ces dernières années. Les crédits accordés aux entreprises publiques ont progressé en moyenne de 9,8 % entre 2023 et 2025. Leur part dans l’ensemble des crédits au secteur non financier est passée de 6,7 % en moyenne entre 2017 et 2019 à 8,4 % entre 2023 et 2025. Parallèlement, les bons du Trésor ont pris une place croissante dans les actifs des banques, leur part passant de 9,9 % à 13,7 % entre les deux périodes.
À la fin de 2025, les banques marocaines détenaient 287,2 MMDH de bons du Trésor, un montant représentant plus du double de leurs besoins en garanties pour se refinancer auprès de la Banque centrale.
Dans sa forme la plus simple, l’effet d’éviction repose sur l’idée que l’État et le secteur privé se partagent un volume limité d’épargne. Cependant, cette représentation d’une quantité fixe d’épargne ne suffit pas à décrire le fonctionnement d’un système bancaire moderne. Lorsqu’une banque accorde un crédit, elle crée simultanément un dépôt, ce qui signifie qu’elle n’a pas besoin d’attendre qu’un autre agent ait préalablement épargné exactement le même montant.
La Banque centrale peut également fournir les liquidités nécessaires au système bancaire. Bank Al-Maghrib répond à l’intégralité des demandes exprimées par les banques à travers des injections périodiques et des programmes de refinancement. L’existence de capacités de financement encore disponibles indique que les banques ne font pas face à une pénurie générale de liquidités. L’effet d’éviction peut donc également résulter des choix qu’elles font entre le financement du secteur public et celui des entreprises privées.
Un bon du Trésor est généralement liquide, relativement sûr et facile à gérer. Il peut également être utilisé comme garantie pour obtenir un refinancement auprès de Bank Al-Maghrib. Un crédit à une grande entreprise publique peut également sembler plus sûr et plus simple qu’un prêt accordé à une entreprise privée, nécessitant une analyse des comptes, une évaluation du projet et une surveillance de la capacité de remboursement.
Lorsque les actifs publics deviennent abondants et attractifs, les banques peuvent être moins incitées à financer de nouveaux emprunteurs privés. Ce phénomène est désigné en économie par le terme « lazy banking ». Les banques disposent de capacités de prêt, mais peuvent privilégier certains actifs publics, jugés plus simples à gérer ou moins risqués, notamment les bons du Trésor.
Cependant, ce mécanisme de « lazy banking » ne résume pas à lui seul le résultat obtenu par Bank Al-Maghrib. La détention d’actifs publics permet également aux banques de diversifier et de sécuriser leurs bilans, ce qui peut soutenir leur capacité à financer le secteur privé. Selon l’estimation de la Banque centrale, cet effet positif de diversification est plus important que celui de « lazy banking », mais il ne suffit pas à empêcher la baisse du crédit privé.
Un niveau très élevé d’investissement public peut mobiliser une part significative des facteurs de production, qu’il s’agisse du capital, notamment du financement bancaire, des machines et des matériaux, ou du facteur travail, c’est-à-dire de la main-d’œuvre qualifiée et non qualifiée. Cette forte demande peut faire grimper les coûts et rendre les projets privés plus difficiles ou plus coûteux à réaliser. Au-delà du crédit bancaire, l’investissement public peut donc évincer l’investissement privé en accaparant une partie des ressources réelles de l’économie, même lorsque les banques disposent encore de liquidités.
Ce phénomène est particulièrement observable dans le secteur du BTP. L’intensité et l’envergure des projets publics d’infrastructure contribuent à accroître la pression sur la main-d’œuvre, les salaires et les matériaux. Pour les opérateurs privés, la hausse des coûts peut alors dépasser leur capacité à l’absorber. Ils doivent soit reporter leurs projets, soit réduire leurs marges, soit répercuter cette hausse sur les prix payés par des clients déjà sous pression.
Il ne faut pas interpréter cette analyse comme une remise en cause de l’investissement public. Le Maroc en a besoin pour moderniser ses infrastructures et préparer son développement. Toutefois, cet investissement doit avant tout créer les conditions permettant au secteur privé de croître, d’investir et de créer des emplois. Bank Al-Maghrib souligne que la cadence actuelle de l’investissement, largement tirée par l’État, ne sera soutenable que si l’initiative privée prend progressivement le relais.
L’État ne peut pas demeurer durablement le premier investisseur de l’économie. Son rôle doit consister à débloquer les projets, à construire les infrastructures nécessaires et à attirer ensuite l’investissement privé. Cela ne dépend pas uniquement des routes, des ports ou de l’énergie. Il est également nécessaire d’établir un cadre réglementaire clair, une justice efficace, une meilleure protection des contrats et des investissements, ainsi qu’une visibilité suffisante pour permettre aux entreprises de prendre des risques.
