Roland-Garros 2026 : Rafael Nadal a-t-il eu une influence négative sur le circuit ?
Rafael Nadal a révélé à Marca qu’il avait eu « deux perforations intestinales à cause de la prise excessive d’anti‐inflammatoires ». Rafael Nadal fêtera ses 40 ans pendant le tournoi et sa sœur s’interroge sur la valeur des 22 Grands Chelems à l’aune de sa santé.
Un vif émoi s’est emparé des réseaux sociaux suite à la diffusion d’une photo de Rafael Nadal aux côtés de Roger Federer, où l’Espagnol semble plus âgé que son âge réel. Sa tenue de golfeur et sa raie sur le côté, évoquant les années 1950, exacerbent une réalité déjà connue : Nadal a accumulé trop de soleil et d’antidouleurs au cours de sa vie pour vieillir comme un bon vin. « J’ai eu deux perforations intestinales à cause de la prise excessive d’anti-inflammatoires », a-t-il déclaré à Marca dans le cadre de la promotion de la série documentaire « Rafa », diffusée vendredi sur Netflix.

Outre son règne sur terre battue, Nadal a constamment montré une capacité à supporter la douleur, et les souffrances qu’il n’a pas pu surmonter sont rares. À tel point qu’au moment de faire un bilan, les blessures qu’il a surmontées ont presque autant de valeur que ses victoires, à commencer par le syndrome de Müller-Weiss, qui aurait normalement pu l’empêcher de mener la carrière qu’il a eue.
La douleur, « un signe de performance pour le sportif »
Dans le monde du sport, la glorification de la souffrance est courante. Le sociologue Thomas Bujon, auteur du Sport dans la douleur (Pug, 2017), a observé ce phénomène chez des sportifs de haut niveau et chez de jeunes athlètes. « Pour les sportifs, la douleur est presque perçue comme un signe de performance, cela signifie que l’on a dépassé ses limites. L’apprentissage de la souffrance fait partie des codes de la pratique de haut niveau. » Est-ce une approche saine ? Diane Parry, récemment qualifiée pour le 3e tour à Roland-Garros, soulève la question.
« Pour beaucoup de joueurs et joueuses, il y a souvent de petites douleurs ici et là, il faut faire avec, dans la limite du raisonnable. Il faut essayer de rester en bonne santé, être capable d’enchaîner les tournois, pouvoir faire une année complète. »
Rafael Nadal n’a pas institutionnalisé la tolérance à la douleur dans son métier, mais il a démocratisé certaines pratiques. Son code d’honneur personnel l’interdisait d’abandonner un match, même s’il était à moitié en danger sur le court. Pour lui, c’était par respect pour le tournoi et l’adversaire. Cette mentalité perdure chez les joueurs qui se situent au plus haut niveau, les meilleurs au monde. Jeudi, Jannik Sinner a mené un match dont l’issue aurait été identique s’il avait abandonné au risque de sa santé. « Dans le quatrième set et même dans le cinquième, je n’avais plus d’énergie, tout était très mou, mon corps entier était en déroute. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai été aussi faible. C’est ainsi. J’ai essayé de rester dans le match avec tout ce que je pouvais utiliser aujourd’hui, j’ai donné mon maximum. »
Moutet et sa fracture : joue-la comme Rafa
Un autre exemple : Corentin Moutet, fervent admirateur de Rafael Nadal, a fini la saison précédente en jouant avec une fracture à la main, subie à Vienne. « Le problème, c’est que j’ai réussi à gagner mon match et celui d’après, expliquait le Français après son élimination au premier tour. Ça m’a un peu déstabilisé dans ma manière de gérer. Je me suis dit que je pouvais le faire malgré tout. Avec les anti-inflammatoires et les anesthésies, j’ai joué avec l’objectif d’être prêt pour la Coupe Davis et défendre mes couleurs. »
Ce qui est troublant, c’est que Nadal avait justement remporté son dernier Roland-Garros en 2022 en prenant des anti-inflammatoires et bénéficiant d’une anesthésie locale au pied, et que les deux gauchers s’étaient affrontés sur le court Philippe-Chatrier. « Les champions servent de modèles pour les jeunes qui arrivent derrière », rappelle Fabrice Burlot, sociologue à l’Insep. Rafa a été exemplaire à bien des égards, de par sa courtoisie et son mental, mais on peut légitimement se poser des questions sur son rapport toxique à son propre corps.
Djokovic, un modèle de longévité
Devrait-on, par exemple, se tourner vers le modèle de Novak Djokovic ? Son obsession pour des pratiques alternatives, son image de gourou qui promeut des citations telles que « mon corps est un temple », ainsi que son comportement problématique durant la pandémie de Covid, amènent à relativiser sa remarquable longévité. Toutefois, il est indéniable que la fin de carrière du Serbe est un exemple de gestion optimale. Fabrice Burlot déclare : « Les grands champions sont ceux qui maîtrisent leur corps et parviennent à normaliser, à dire « je connais cette douleur et je dois continuer à m’entraîner », ou au contraire « je connais celle-ci, qui me contraint à m’arrêter ». » Novak Djokovic a déjà remporté un Open d’Australie avec une déchirure abdominale, mais il a également su s’arrêter à temps à Roland-Garros en 2024 pour aller décrocher l’or olympique à Paris deux mois plus tard.
Bien évidemment, le dolorisme est toujours présent dans le tennis et dans le sport de haut niveau, mais cette nouvelle génération semble moins encline au sacrifice. Cette tendance est à mettre en lien avec une évolution structurelle majeure, comme l’examine le sociologue de l’Insep. « Nous sommes passés d’une culture virile machiste où les entraîneurs pouvaient pousser délibérément les sportifs à bout, sans tenir compte de leur intégrité physique, à une prise en compte beaucoup plus importante de la douleur aujourd’hui. Désormais, il existe un suivi de la douleur et une adaptation des entraînements en fonction de cela. »
La question du sens chez les athlètes retraités cabossés
De manière ironique, ce sont maintenant les staffs qui encouragent à l’abandon, non sans résistance, comme l’a relaté Lucas Pouille dans une interview à L’Equipe. Blessé aux abdominaux, le Français souhaitait se battre contre Alex de Minaur à Wimbledon en 2024 avant d’être convaincu par son équipe de raisonner autrement. « C’est là où l’entourage est très important pour dire : « Si tu penses pouvoir gagner des matchs avec seulement 50 %, tu te trompes ». » Un message qui a certainement moins bien résonné avec Rafael Nadal, ce qui permet d’expliquer pourquoi Carlos Moya avait tant de difficultés à lui faire abandonner.
Quoi qu’il en soit, quel que soit le parcours d’un athlète de haut niveau, il finira toujours par payer le prix de ses choix. « À la fin, ils se posent la question de la valeur de leurs sacrifices, éclaire Thomas Bujon. « Pourquoi ai-je subi cela ? » La question du sens se présente. « Pourquoi me suis-je mis dans une telle difficulté ? » La passion peut parfois justifier de telles épreuves. » Rafael Nadal célèbrera ses 40 ans lors du tournoi. Il en fait visiblement 15 de plus. Les 22 titres en Grand Chelem valaient-ils cette peine ? Sa sœur s’interroge. « Gagner peut donner une vision déformée de la réalité, car la santé est bien plus importante que n’importe quel succès. »

