France

« Pour les sans-abri, la canicule n’est pas un « manque à gagner » »

Michel observe la rue des Martyrs avec une certaine tristesse. « Normalement, elle est pleine de monde, même en août. » Cet endroit, prisé par les passants, est son lieu de mendicité favori. Avec une telle affluence, il espère toujours recueillir quelques pièces. Cependant, en ce mercredi où le thermomètre affiche 35 °C, le 9e arrondissement de Paris ressemble à une artère déserte, écrasée par le soleil. « Ce n’est pas bon pour les affaires », admet-il avec un sourire amer.

L’été, déjà la période la plus meurtrière pour les sans-abri, est aggravé par des conditions sanitaires de plus en plus précaires. Michel souligne que la chaleur intense réduit la circulation des gens : « À chaque canicule, les gens sortent moins, donc cela fait moins de potentielles personnes pour donner des pièces, et un certain manque à gagner, si l’on peut dire. »

Après plus d’une décennie de vie dans la rue, il n’a jamais connu une saison estivale aussi difficile. Ce jour-là, son gobelet en plastique ne contient que 3,40 euros, « cinq fois moins qu’un jour normal ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes : une étude de l’Institut Paris Région a révélé des baisses de fréquentation dans les transports en commun allant jusqu’à 20 % lors des épisodes de chaleur en 2023 et 2025. De plus, le tourisme à Paris a chuté de 7,2 % pendant la canicule de début juillet 2026, selon l’Office de tourisme Paris je t’aime.

La majorité des sans-abri se concentre dans les grandes villes, attirés par un réseau associatif plus dense. Cependant, ces zones urbaines sont particulièrement vulnérables aux vagues de chaleur, en raison du phénomène d’îlots de chaleur, causé par le manque de végétation et la prédominance du bitume. Les habitants préfèrent rester chez eux ou se réfugier ailleurs, ce qui réduit encore le nombre de personnes prêtes à donner.

La chaleur accablante pousse également les sans-abri à changer de lieu de mendicité. Des endroits comme les entrées de métro ou les zones touristiques deviennent insupportables. Sabrina, par exemple, a quitté son emplacement habituel à la place de la République pour se réfugier sous le boulevard de la Chapelle. Bien que ce choix soit motivé par la santé, il entraîne des inconvénients : « On perd en flux et en exposition… et donc en dons. » Ce nouvel emplacement, moins fréquenté, ne lui est pas favorable : « C’est un endroit à mauvaise réputation. Les gens passent moins ou pressent le pas. »

Les sans-abri sont souvent contraints de s’exposer au soleil pour être plus visibles. « Dans l’ombre, caché entre les arbres ou dans des allées sombres, cela donne peu envie de venir nous voir », confie un homme près d’un bosquet de La Villette. Changer de lieu peut aussi signifier perdre les habitués, ceux qui donnent régulièrement. Michel souligne l’importance de la visibilité : « Ils nous aiment peut-être bien, mais ils ne feront pas de détours pour nous. »

Ahmed, quant à lui, a décidé de mendier uniquement dans des métros climatisés, où l’atmosphère est plus supportable. Cependant, cela implique de s’adapter à un nouvel environnement, de repérer les zones à éviter et de se faire de nouveaux habitués.

La canicule impacte également le comportement des passants. « Les gens sont de plus mauvaise humeur que d’habitude, donc donnent moins », constate Sabrina. Les interactions, pourtant essentielles pour obtenir des dons, se raréfient. « Quand quelqu’un nous parle longtemps, il a tendance à plus donner. » Les revenus s’effondrent, certains rapportant des baisses allant jusqu’à 90 %. « Chaque pièce en moins est un crève-cœur », souligne Ahmed, ajoutant que la nourriture se périme plus rapidement dans la chaleur.

Les dépenses, quant à elles, explosent. Bien que des maraudes distribuent de l’eau, lorsque celles-ci ne passent pas, il faut acheter de l’eau, même à 50 centimes la bouteille. Chaque centime compte, surtout lorsqu’il s’agit de se doucher ou de laver des vêtements dans une chaleur accablante.

Ce week-end, les températures ont légèrement baissé, offrant un espoir de voir les Parisiens revenir dans les rues. Cependant, Michel reste pessimiste : « Ce n’est pas comme pour les vêtements ou les vacances, où les gens rattrapent leurs achats plus tard. L’argent qu’on n’a pas récolté pendant la canicule, on ne le reverra jamais. »