Mort de Marjane Satrapi : « Persepolis » et la Révolution iranienne.
Persepolis, œuvre de Marjane Satrapi, a été publiée en quatre volumes entre 2000 et 2003 et a été adaptée en film d’animation récompensé à Cannes. En mars 2026, une polémique a éclaté autour du film, accusé d’islamophobie et de « propagande impérialiste occidentale », marquant un changement dans la perception de l’œuvre en France.
Il existe des œuvres qui transforment notre perception du monde et ont mille vies. *Persepolis* en fait partie. Créée par Marjane Satrapi – décédée ce jeudi à 56 ans – cette bande dessinée autobiographique, publiée en quatre volumes entre 2000 et 2003, est devenue un film d’animation primé à Cannes, un classique des salles de classe, avant d’être rattrapée en mars 2026 par une polémique qui reflète notre époque.
Il s’agit surtout d’un chef-d’œuvre qui a mis en lumière l’Iran et a donné une voix à la Révolution islamique iranienne.
### Une « déferlante Satrapi » après mille refus
Marjane Satrapi a mis trois ans à trouver un éditeur sans succès. « Je baissais la tête, je me sentais nulle », confiait-elle au *Monde* en 2003. Quand L’Association, une petite maison d’édition issue du fanzinat, accepte enfin le manuscrit, cela marque le début de ce que ses éditeurs appelleront la « déferlante Satrapi ». « Ailleurs, on vous impose un format, un nombre de pages. Là, on me laisse libre. » Le premier tome sort en novembre 2000 et, en six mois, 23 000 exemplaires sont vendus. En 2006, un million d’exemplaires avait déjà été distribué à travers le monde.
Dans les quatre volumes, Marjane Satrapi dépeint son enfance à Téhéran sous la révolution islamique de 1979 – période durant laquelle une petite fille voit son école bilingue fermer, son oncle emprisonné puis exécuté, et le tchador devenir la norme dans la rue. Elle raconte son exil en Autriche, son retour en Iran, son mariage échoué, avant de partir définitivement pour la France. Son récit est porté par un graphisme en noir et blanc d’une grande simplicité et un ton à la fois drôle et dévastateur.
Récompensée à Angoulême dès 2001 – avec l’Alph-Art coup de cœur pour le premier tome, puis l’Alph-Art du meilleur scénario en 2002 pour le second –, l’œuvre est saluée par le *New York Times* comme une réalisation « totalement originale » et classée par *Newsweek* parmi les dix meilleurs ouvrages non fictionnels de la décennie 2000.
### Rendre humaine une révolution inhumaine
L’objectif de l’œuvre, Marjane Satrapi l’a exposé sans ambages dans cet entretien au *Monde* en 2003 : montrer que les Iraniens « ne sont pas tous des corbeaux hystériques ». « Quand on pense aux Iraniennes, on voit le tchador, alors que par exemple, le grand chirurgien cardiologue de Téhéran est une jeune femme. On peut se dire que les gens de ce pays appartiennent à une autre race. Dès lors, tout est permis à leur encontre. »
*Persepolis* a humanisé vingt ans d’histoire iranienne. La chute du Shah, la révolution islamique de 1979, la guerre Iran-Irak, l’exil… – tous ces événements sont racontés à hauteur d’enfant. Il ne s’agit pas d’un cours d’histoire, mais de l’histoire d’une petite fille en baskets Adidas désireuse de devenir prophète, écoutant Iron Maiden en cachette sous son voile. C’est le récit d’une petite fille dont l’oncle est fusillé, et qui observe sa mère pleurer.
### Un film multirécompensé et succès au box-office
En 2007, *Persepolis* devient un film, réalisé en collaboration entre Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, qui reçoit le prix du Jury à Cannes, enregistre 1,18 million d’entrées en France et remporte deux César, ainsi qu’une nomination aux Oscars. Le CNC intègre le film dans son dispositif « Collège au cinéma » : mêlant humour et histoire, *Persepolis* défend la tolérance sans jamais sombrer dans la morale.
Lou Salomé, étudiante de 19 ans, se souvient de sa première rencontre avec le film comme d’une « claque ». C’était lors d’une sortie scolaire au cinéma Le Louxor, à Paris. « Ce n’était pas un film comme ceux auxquels nous avions l’habitude ; les sujets étaient très puissants. » Ce qui l’a particulièrement marquée : « Se rendre compte qu’il y avait des jeunes filles de mon âge qui n’avaient pas du tout la même vie, les mêmes droits. »
Quelques années plus tard, elle le revoit : « J’avais une vision plus géopolitique, concernant les relations avec l’Iran, la religion, le port du voile. À chaque âge où tu le vois, tu en as une approche différente. »
### Une polémique qui en dit long
En mars 2026, lorsque France 4 annonce la diffusion du film « en raison de l’actualité », une vague de réactions émerge sur X. Un post, vu plus de 3 millions de fois, accuse l’œuvre d’islamophobie et de « propagande impérialiste occidentale ». Cette polémique est inédite – non pas par son contenu, mais par son origine. En 2007, seuls deux pays avaient condamné le film : le gouvernement iranien d’Ahmadinejad, le considérant « anti-iranien », et le Liban, où son interdiction avait été ordonnée par un proche du Hezbollah, selon le *Monde* en mars 2008. Ce qui est nouveau en 2026, c’est que cette rhétorique émerge depuis la France.
Marjane Satrapi avait anticipé – ou presque. En 2007, elle pensait qu’en 2003, *Persepolis* aurait « perdu sa raison d’être, parce que tout irait mieux », déclarait-elle au *Monde*. Elle ajoutait : « L’histoire m’a donné bien tort. » Et encore : « Ce n’est pas tant que je m’intéresse à la politique, c’est que malheureusement, la politique s’intéresse à moi. » À 56 ans, elle nous laisse une œuvre qui, visiblement, n’a pas fini de vivre – ni d’être menacée.

