
« Isolé dans le désert algérien, Benjamin, guide de rando, manquait de nourriture »
« Des histoires, j’en ai plein. » Benjamin Larran donne le ton. Cet ancien guide de trekking a passé sa vingtaine à parcourir le monde. Entre ses 20 et 28 ans, il a exploré plusieurs pays, de la Namibie à Madagascar, encadrant des groupes de marcheurs, dormant et mangeant à la belle étoile. Bien qu’il ait raccroché le sac à dos, une anecdote reste gravée dans sa mémoire… et dans son estomac. C’était en 2002, lorsqu’il accompagnait un groupe d’une dizaine de Français dans le désert du sud-est de l’Algérie.
Le scénario catastrophe débute à Djanet, une oasis de la région. À l’époque, Benjamin, âgé de 22 ans, part pour une excursion de quinze jours avec son groupe de randonneurs et cinq chameliers locaux, responsables des repas et de la logistique. « Une voiture nous déposait, on avait rendez-vous à un point donné, à une date et une heure précise : on était en autonomie », se souvient l’ex-guide. À cette époque, les moyens de communication sont bien moins performants, et le terme « autonomie » prend tout son sens.
Le groupe progresse à travers les dunes et les rochers, campant dans des conditions rudimentaires : un matelas à même le sable. Cependant, un problème se profile rapidement. « Les clients se plaignaient des repas, jugeant les portions trop légères », se remémore Benjamin, qui réside désormais à Bordeaux. Lui, ayant un appétit plus modéré, ne s’est pas rendu compte de la situation. Il demande alors au cuisinier d’augmenter les quantités. En vain. Le lendemain, les marcheurs épuisés réitèrent leur plainte. « C’est là que le cuisinier m’a dit qu’il n’avait plus assez », se rappelle-t-il.
Malgré la chaleur du désert, c’est un véritable choc. Dans la précipitation du départ à Djanet, le groupe de Benjamin a échangé ses rations de nourriture avec celles d’un autre trek, qui n’avait prévu qu’une semaine. Ils n’ont donc pas suffisamment de provisions pour tenir les quinze jours de périple. « J’étais inquiet », se remémore l’ancien guide, qui a découvert la vérité après trois jours.
Le groupe se retrouve isolé entre l’Algérie et la Libye, rendant impossible tout retour en arrière. En 2002, il n’y a ni satellite ni smartphone sur lesquels compter. « Normalement, on part avec du frais, des légumes, du riz, de la viande, des conserves, de la semoule… Là, il nous manquait de tout », déplore-t-il. Les clients sont sous le choc. « Lorsqu’ils l’ont appris, certains étaient sidérés, d’autres ont encore râlé en trouvant cela inadmissible », ajoute-t-il. Malgré son jeune âge, le guide garde son sang-froid. Pour survivre, « on a moins mangé », sourit le randonneur, qui n’a jamais envisagé de faire demi-tour.
Puis la chance tourne. Au bout de huit jours, sur les quinze prévus, les trekkeurs croisent un groupe de Touaregs avec des chèvres sur le plateau de l’Akakus. « J’avais toujours un billet de 200 euros sur moi en cas de problème », explique Benjamin. Cette somme est largement suffisante pour se tirer d’affaire. Contre une cinquantaine d’euros, deux chèvres sont achetées pour terminer le trajet. « Ça nous a apporté des protéines jusqu’au bout. On les trimballait avec nous, puis de temps en temps une disparaissait », plaisante le guide.
Les accompagnateurs locaux se chargeaient de tuer et de cuisiner l’animal. « Les clients étaient contents, une fois qu’ils avaient mangé à leur faim », raconte Benjamin Larran. Grâce à cette transaction, le groupe a pu achever son parcours sans encombre et « avec de la viande ». « Maintenant, grâce aux téléphones et aux GPS, on aurait pu passer un coup de fil et obtenir une livraison de nourriture », assure l’ancien guide, qui dirige aujourd’hui un organisme de formation pour les salariés. Quant à l’autre groupe, parti pour une semaine seulement, « c’était le festin : ils ont eu double portion tous les jours ».
