Guerre en Ukraine : L’Allemagne veut devenir la plus grande armée d’Europe, mais ne réveille pas les fantômes du nazisme.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a annoncé vouloir bâtir la plus grande armée conventionnelle d’Europe et faire du pays la première puissance militaire du continent. Selon un sondage du DeZIM-Institut en décembre 2025, seulement 23 % des personnes interrogées déclarent qu’elles-mêmes seraient personnellement prêtes à effectuer un service militaire obligatoire ou à s’engager comme soldat volontaire ou professionnel.
De notre envoyé spécial à Berlin,
Les menaces qui pèsent sur l’avenir entraînent parfois une nécessité de faire face aux travers du passé. Dans le contexte de la crise ukrainienne et des tensions mondiales, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré son intention de construire la plus importante armée conventionnelle d’Europe et de positionner le pays en tant que première puissance militaire du continent. Un objectif qui semblait longtemps inconcevable à cause de la réalité historique : son passé nazi.
Dès 1952, la reconstitution d’une armée politiquement acceptable après la Seconde Guerre mondiale reposait sur le principe du Staatsbürger in Uniform, ou citoyen en uniforme. À un niveau individuel, les soldats bénéficiaient de nombreux cours d’éducation civique, ainsi qu’une attention particulière accordée aux devoirs démocratiques et au droit de désobéir à un ordre en désaccord avec la morale. Au sein de l’armée, la Bundeswehr participait principalement à des missions diplomatiques ou humanitaires, éloignée des conquêtes prussiennes d’antan.
Le retour de la culture guerrière
Cette philosophie semble parfois désuète aujourd’hui. C’est en tout cas ce que soutient l’historien Sönke Neitzel dans son ouvrage Guerriers allemands. Du Reich allemand à la République de Berlin – Une histoire militaire, réédité à plusieurs reprises depuis 2020 et devenu un best-seller en Allemagne.

Selon cet ouvrage, le soldat allemand demeure, indépendamment des époques, un guerrier prêt à combattre et à tuer. Or, depuis 1945, l’Allemagne a trop cherché à « civiliser et moraliser » son armée. Cette distorsion par rapport aux racines historiques de l’armée expliquerait, d’après l’historien, les problèmes de recrutement. Plutôt que le Staatsbürger in Uniform, Sönke Neitzel préconise de renouer avec la culture guerrière prussienne et de créer le Demokratischer Krieger, le guerrier démocratique.
« Les montagnes de concepts bien intentionnés sur la Bundeswehr comme institution démocratique n’ont rien changé au fait que de moins en moins de jeunes hommes sont prêts à défendre la démocratie les armes à la main. »
Face aux Russes, « on ne se défend pas avec des droits civiques »
Un sondage mené par le DeZIM-Institut en décembre 2025 a révélé que seulement 23 % des répondants étaient personnellement disposés à effectuer un service militaire obligatoire ou à s’engager comme soldat volontaire ou professionnel. Parmi la génération concernée, les 18-28 ans, seulement 14 % se déclaraient prêts à servir dans l’armée. En réalité, la Bundeswehr a des difficultés à atteindre ses objectifs annuels de 20 000 volontaires.
« Les anciens sont toujours prêts à nous voir faire la guerre, après 70 ans de paix », ironise Bill, un étudiant berlinois, tout en dégustant son döner loin des tensions mondiales. Il imagine même une mobilisation inutile : « Les Russes peinent pour conquérir le moindre km² en Ukraine, je ne pense pas qu’ils reviendront à Berlin de sitôt. Merz parle dans le vide, comme sur tous les sujets. »
Berlin et l’Allemagne se retrouvent à nouveau divisés en deux camps : ceux qui soutiennent l’idée du citoyen en uniforme et ceux qui approuvent le guerrier démocratique. C’est le cas de Franz* (prénom modifié), militaire volontaire : « Hitler est mort en 1945, même mes grands-parents n’étaient pas nés ! Il est temps de s’émanciper. Aujourd’hui, les « nazis » sont de l’autre côté : la Russie. Regardez ce qu’ils font en Ukraine : Ils violent, ils pillent, ils tuent. Un jour, ils viendront pour nous. Je ne suis pas sûr qu’on se défende avec des droits civiques ou le rappel de la Constitution. »
Se réarmer mais loin du champ de bataille
La question reste pourtant très délicate. En juillet 2024, le ministère de la Défense a diffusé en interne des notes destinées à l’armée. Le document mettait notamment l’accent sur l’importance de valoriser « l’excellence militaire », plutôt que les « performances d’intégration dans la société » du soldat citoyen. Cela a suscité une vive réaction à gauche et chez les milieux pacifistes, inquiets d’un retour des valeurs militaires traditionnelles et craignant un rapprochement avec la propagande nazie. Le texte a été largement révisé.
Hannah, militante pacifiste de 34 ans, s’inquiète du retour à une forme de militarisme revendiqué comme une « tradition allemande » : « Notre pays a été forgé par la guerre en 1870, ce qui a conduit à la Première Guerre mondiale puis à la pire période entre 1939 et 1945. Nous avons enfin réussi à briser ce cycle infernal, et on souhaite remettre ce modèle en question ? »
Face à ce dilemme, Bill a sa propre idée. Se réarmer oui, mais « pour aider militairement les Polonais ou les Ukrainiens. Notre place n’est plus sur les champs de bataille, nous avons déjà trop participé à des guerres, des crimes et des tragédies. Donnons-leur des chars et des missiles, et restons à l’écart de tout ça ». Il se dit prêt à « payer un impôt pour le réarmement », mais pas vraiment convaincu de vouloir mourir sur un champ de bataille pouvant être aussi obscur que celui du Donbass.
« Qu’offrir à part des soldats ? »
Un problème demeure toutefois irrésolu : quel financement ? L’Allemagne n’enregistrait qu’une croissance de 0,2 % en 2025, après deux années de récession. Ses secteurs industriels sont soumis à de fortes pressions, tandis que les prix de l’énergie explosent. D’ailleurs, l’Allemagne ne possède pas d’avions nationaux, de tête nucléaire, de porte-avions… Et bien que l’industrie de l’armement assure fonctionner à plein régime, les commandes mettent du temps à sortir des usines. « C’est pourquoi je soutiens le service militaire. Que peut-on offrir à l’Europe si ce n’est des soldats ? », justifie, pour sa part, Sofia, sexagénaire. La retraitée espère cependant que les accords européens permettront « une pleine coopération entre les pays en matière d’armement ». Une coopération, loin des fantômes de 39-45 qui continuent de planer sur Berlin.

