
Guerre en Ukraine : « La réticence à livrer des armes pousse Kiev à se débrouiller »
Kiev a intensifié ses attaques sur le territoire russe ces derniers mois, ciblant particulièrement les infrastructures énergétiques. Le 18 juin, une attaque ukrainienne sur une raffinerie majeure de Moscou a provoqué des explosions et un incendie.
Répondre « coup pour coup ». Malgré les attaques meurtrières de Moscou, Kiev a intensifié ces derniers mois ses offensives sur le territoire russe, en ciblant notamment les infrastructures énergétiques, afin de réduire les ressources en hydrocarbures nécessaires au financement de l’effort de guerre du Kremlin.
Samedi, des dizaines de drones ukrainiens ont ainsi frappé Saint-Pétersbourg, selon les autorités locales, qui ont également signalé qu’un terminal pétrolier avait été atteint. Le 18 juin, une attaque ukrainienne contre une grande raffinerie de Moscou avait déjà causé des explosions et un incendie spectaculaires. La péninsule de Crimée, annexée par la Russie en 2014, a été déclarée en « situation d’urgence » en raison des vagues d’attaques de Kiev, entraînant la suspension de la vente de carburant aux particuliers et l’instauration de coupures d’électricité.
20 Minutes a interrogé le consultant en risques internationaux Stéphane Audrand et l’analyste en armements stratégiques Etienne Marcuz pour analyser comment l’Ukraine, avec des moyens nettement inférieurs à ceux de la Russie, principalement en matière de missiles, a réussi à prendre l’initiative en matière d’attaques.
Comment expliquer l’efficacité des campagnes de frappes ukrainiennes contre la Russie ces derniers mois ?
De la Crimée à Moscou, l’Ukraine a désormais lancé des vagues d’attaques, utilisant des drones et des missiles, de manière relativement efficace. « C’est paradoxalement la réticence des Occidentaux à fournir à Kiev des armes pour des frappes en profondeur depuis 2022 qui a poussé l’Ukraine à trouver ses propres solutions et à développer des capacités nationales », analyse Etienne Marcuz. « Les résultats obtenus ne sont pas surprenants, car une grande partie de l’industrie aérospatiale soviétique se trouvait en Ukraine. Elle maîtrise donc ces technologies. Pour l’Ukraine, ces frappes servent plusieurs objectifs : montrer à la population russe qu’elle est véritablement en guerre, contrairement aux assertions de Moscou, et réduire les capacités de production adverses. »
« Les Ukrainiens mènent en effet deux types de campagnes, souligne Stéphane Audrand. La première, la plus médiatisée et qui s’intensifie, consiste en des frappes de précision sur des cibles fixes – raffineries, installations pétrolières… – en utilisant de grands drones ou des missiles, comme le modèle Flamingo. La deuxième campagne, moins commentée, mais qui est une véritable surprise, constitue une opération d’interdiction du champ de bataille (BAI) généralement menée par des avions de chasse, mais que les Ukrainiens réalisent avec une nouvelle famille de drones intégrant de l’intelligence artificielle, permettant d’atteindre des cibles mobiles à 150-200 km.
Cette campagne « vise les infrastructures logistiques – navires, camions-citernes, trains – afin d’empêcher l’acheminement de l’essence vers le front », ajoute Etienne Marcuz. « Toute la partie sud du flanc russe est désormais impliquée et pourrait se retrouver sans carburant ni munitions, ce qui pourrait avoir des conséquences considérables sur le conflit », prévient Stéphane Audrand.
Pourquoi la Russie peine-t-elle à intercepter les attaques ukrainiennes ?
« En réalité, la majorité des systèmes lancés par l’Ukraine est interceptée », assure Etienne Marcuz. Stéphane Audrand confirme : « les Russes sont compétents pour intercepter, notamment pour stopper les frappes en profondeur. » « Cependant, il s’agit généralement d’armements peu coûteux que l’Ukraine peut déployer par centaines, comptant sur le fait que quelques-uns réussiront à passer », précise Etienne Marcuz.
De plus, les Ukrainiens ont mené ces derniers mois des campagnes ciblées contre les systèmes de défense antiaérienne russes, ce qui a affaibli leur capacité défensive, note Stéphane Audrand. « Comme ils effectuent des frappes à divers endroits, la Russie doit faire des choix stratégiques en matière de positionnement ». « Il est important de comprendre que la frontière avec l’Ukraine s’étend sur environ 1.000 km, ce qui complique la défense territory », explique Etienne Marcuz. « On cite souvent Israël en exemple de défense antimissile efficace. Mais cela vaut pour un petit pays ; sur un territoire aussi vaste que la Russie, la tâche est insoutenable. »
Stéphane Audrand souligne néanmoins que « simultanément, la Russie poursuit sa campagne de frappes avec des drones et des missiles ». Kiev a récemment été frappée très durement lors de la nuit de mercredi à jeudi dernière, le bilan étant établi à au moins trente personnes tuées, selon des secouristes, représentant la plus grave attaque de ce type sur la capitale ukrainienne depuis le début de la guerre. « Les deux camps échangent désormais des salves de manière répétée, marquant une sorte de guerre des salves », analyse Stéphane Audrand.
L’Ukraine reçoit-elle un soutien étranger pour ses frappes en Russie ?
« Les Ukrainiens sont désormais capables de produire eux-mêmes divers types de drones et de missiles, incluant le Flamingo qui a une portée de 2.000 km », selon Stéphane Audrand. Toutefois, il existe des limites : une grande partie de leur processus de ciblage dépend de sources ouvertes ou de renseignements occidentaux. « Il est en effet nécessaire de localiser les systèmes de défense adverses pour que les Ukrainiens puissent planifier les trajectoires de manière optimale », précise Etienne Marcuz. Et à cet égard, « le système américain Palantir serait extrêmement efficace. » « Les Ukrainiens restent également dépendants de Starlink pour de nombreux aspects, même s’ils développent leur propre constellation », ajoute Stéphane Audrand.
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Kiev bénéficie également d’un soutien financier important de la part des pays occidentaux. « L’Ukraine est totalement soutenue financièrement par ses alliés depuis février 2022, souligne Stéphane Audrand. L’ensemble de cet écosystème de production ukrainien fonctionne grâce aux financements européens, qui garantissent aussi la dette ukrainienne. Cela représente un risque pour la durabilité de ce système, d’où l’importance pour les Ukrainiens d’augmenter leurs exportations de produits, comme cela a été observé lors du dernier salon Eurosatory.
