
Guerre en Ukraine : Kiev présente sa Fashion Week entre bombes et résistance culturelle
Des silhouettes élancées défilent sur le podium, vêtues de vestes rigides, de volants légers et de robes ornées de détails subtils, jouant habilement avec la transparence. Les rideaux épais de l’Opéra national d’Ukraine encadrent la scène. La Fashion Week d’Ukraine (UFW) a débuté ce mercredi avec le défilé de The Coat, dirigé par Katya Silchenko. Cet événement, qui se poursuivra jusqu’à dimanche, marque le retour tant attendu sur le sol ukrainien après quatre saisons organisées à l’étranger, le dernier ayant eu lieu en septembre 2024.
Cette nouvelle édition se déroule dans un contexte de violence accrue, alors que la Russie intensifie ses attaques sur la capitale ukrainienne. Des essaims de drones et des missiles balistiques, difficiles à intercepter en raison du manque de munitions pour les systèmes Patriot américains, menacent l’espace aérien de Kiev. Selon les données de l’ONU, le nombre de civils tués entre janvier et juillet a augmenté de 44 % par rapport à l’année précédente.
Dans ce climat tendu, la sécurité est devenue une priorité essentielle. Lisa Ushcheka, porte-parole de la Fashion Week, souligne que chaque lieu de défilé doit être équipé d’abris anti-bombes. « Nous devons également anticiper d’éventuelles coupures d’électricité. Les infrastructures énergétiques ukrainiennes sont constamment ciblées par des attaques, c’est pourquoi notre site principal est doté de générateurs », précise-t-elle. Les équipes organisatrices préparent également des protocoles d’évacuation en cas de bombardement, un défi logistique majeur. Olesia Ostrovska-Liuta, directrice générale du Mystetskyi Arsenal, qui accueille une partie de l’événement, explique que la nécessité d’interrompre les activités pour évacuer des milliers de personnes est une réalité à laquelle il faut se préparer. « Il faut être prêt à accepter que certains événements de votre programme soient annulés », ajoute-t-elle.
Malgré les dangers, la Fashion Week Ukrainienne persiste à maintenir ses défilés. Pour Serge Carreira, maître de conférences à Sciences Po et directeur des marques émergentes à la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, « la tenue de cet événement est un acte politique, une forme de résistance face à l’invasion russe ». Olesia Ostrovska-Liuta évoque la nécessité de continuer à créer, même en temps de guerre, affirmant que le conflit vise à anéantir l’identité ukrainienne et ses manifestations culturelles. « Il est crucial de continuer à innover et à produire de la culture matérielle », insiste-t-elle. Lisa Ushcheka renchérit, affirmant que derrière chaque création se cache une mission collective : « protéger » l’identité ukrainienne. « À travers le langage universel de la mode, nous faisons connaître au monde notre créativité, notre liberté et notre dignité », conclut-elle.
Les créateurs de mode, tout comme les soldats qui composent des poèmes au cœur des tranchées, expriment leur survie à travers leurs œuvres. Serge Carreira note que ces périodes de conflit peuvent susciter un besoin accru d’expression créative. Parfois, l’inspiration émerge directement des tumultes de la guerre, comme le prouve la collection de Ksenia Schnaider, qui s’articule autour de stocks invendus de cravates, symbolisant le passage de nombreux hommes ukrainiens des costumes aux uniformes militaires. D’autres, comme Anna October, insufflent une note de joie dans leurs créations. Carreira souligne que l’objectif n’est pas de nier la réalité, mais plutôt de projeter une vision d’avenir. Ainsi, défiler sous le bruit des générateurs au Mystetskyi Arsenal n’est pas qu’une simple coquetterie, mais une affirmation que la vie continue malgré tout.
