
Fin de vie : le corps médical inquiet, divisé sur l’aide à mourir
La proposition de loi créant un droit à l’aide à mourir a été définitivement adoptée mercredi à l’Assemblée nationale, autorisant le suicide assisté de patients atteints de maladies graves et incurables sous certaines conditions. Le texte prévoit une clause de conscience pour les médecins et infirmiers qui ne souhaitent pas pratiquer une aide à mourir.
Elle institue un nouveau droit pour les personnes en fin de vie. Après plusieurs années de débats parfois difficiles, la proposition de loi établissant un droit à l’aide à mourir a été adoptée définitivement mercredi à l’Assemblée nationale. Ce texte permet désormais, sous certaines conditions, le suicide assisté pour les patients atteints de maladies graves et incurables, ayant une souffrance devenue insupportable. Si le patient est physiquement incapable de s’administrer la substance mortelle, un médecin ou un infirmier pourra procéder au geste, même si l’euthanasie restera une exception sévèrement encadrée.
Dans le secteur médical, cette nouvelle loi, défendue par Emmanuel Macron, qui souhaitait en faire une réforme sociétale majeure de son second mandat, suscite inquiétude et division. Ghislaine Sicre, infirmière libérale depuis quarante ans à Maugio (Hérault), perçoit « un changement de paradigme total » dans l’exercice de son métier. « Nous accompagnons habituellement la vie, en cherchant à soulager les douleurs et les souffrances, mais nous ne donnons pas la mort », affirme la présidente du syndicat Convergence Infirmière.
Les modalités de mise en œuvre restent à définir. Ghislaine Sicre, qui a clairement exprimé son opposition à ce droit à l’aide à mourir lors des débats, considère que la loi Leonetti de 2005, qui offrait un premier cadre législatif sur la fin de vie en France, était « suffisante ». « Elle permettait de réaliser une sédation profonde pour accompagner le malade jusqu’à son décès, indique-t-elle. Je l’ai déjà fait et ce n’est pas facile, même si nous savons que c’est un soulagement pour la personne. » Maintenant que la nouvelle loi est adoptée, elle attend que le gouvernement précise son application. « Pour l’instant, nous ne savons rien », déplore-t-elle.
Le texte prévoit néanmoins une clause de conscience pour les médecins et infirmiers qui ne souhaitent pas procéder à une aide à mourir. « Mais comment identifier les volontaires ? Comment seront-ils formés et soutenus avant et après l’acte ? Recevront-ils un accompagnement psychologique ? Nous n’avons aucune réponse à ces questions, pourtant légitimes », estime Ghislaine Sicre.
« Ce nouveau pouvoir qui nous est confié fait peur », déclare également le professeur Vincent Morel, qui côtoie la mort et accompagne les patients jusqu’à leur dernier souffle. Il porte un regard sceptique sur cette nouvelle législation qui « va bouleverser les repères soignants des professionnels de santé ». « La loi Leonetti posait jusqu’à présent une frontière qui ne pouvait être franchie, à savoir l’intention de donner la mort, souligne le chef du service de soins palliatifs au CHU de Rennes. Cette frontière disparaît aujourd’hui, et nous devrons nous former pour relever le défi d’accompagner les patients. »
En vingt-cinq ans de carrière dans une unité dédiée à la fin de vie, le professeur a régulièrement entendu des patients demander à mourir. « Mais ils demandaient d’abord à être soulagés, écoutés, ne souhaitant pas d’acharnement thérapeutique, ajoute le médecin. Dans 95 % des cas, ces demandes de mort s’amenuisaient quand une réponse leur était offerte. »
La nouvelle loi donne au malade la liberté de choisir sa mort, et les médecins devront maintenant respecter cette volonté, réalisant le geste mortel s’ils en sont d’accord. Lui-même ne sait pas encore s’il sera volontaire. « J’ai besoin de voir la réalité, explique-t-il. Car il faut comprendre que ce nouveau pouvoir qui nous est donné fait peur. Ce n’est pas un acte anodin, mais extrêmement difficile. Les personnes que j’ai rencontrées en Belgique ou au Québec, où l’euthanasie est légalisée, me disent qu’elles ne parviennent plus à travailler le reste de la journée après avoir réalisé un tel acte. Elles ont ensuite besoin d’un temps de décompression, de moments pour elles avant d’être prêtes à retrouver d’autres patients. »
