
Coupe du monde 2026 : un ancien allié critique Infantino sur ses attentes
Miguel Maduro a été président du comité de gouvernance créé par Gianni Infantino après le scandale du « Fifagate », mais il a rapidement constaté des résistances à la réforme au sein de la Fifa. Il a exprimé que le système de gouvernance de la Fifa reste le même qu’avant 2015, fonctionnant sur un modèle de patronage politique.
Miguel Maduro a été un président temporaire du comité de gouvernance mis en place par Gianni Infantino après le scandale du « Fifagate ». Sa mission était de restaurer l’image d’une institution altérée. Cependant, il a rapidement compris la manœuvre. 20 minutes a eu l’occasion d’interroger longuement cette personne, le seul expert de la Fifa sous l’ère Infantino à s’exprimer publiquement.
Comment êtes-vous arrivé à la Fifa ?
C’était dans un contexte post-Fifagate, où un processus de réformes a été initié par le nouveau président Gianni Infantino, qui a créé un comité de gouvernance chargé de réviser en profondeur la gouvernance de l’institution. Je ne connaissais pas Infantino avant de rejoindre ce comité. Je suis un fan de football en tant que supporter, mais je n’avais jamais eu d’expérience directe dans ce domaine. Après les scandales de 2015, ils avaient besoin de personnes totalement intègres, indépendantes et en dehors de cet univers. Ma seule exigence était de pouvoir travailler avec des personnes de confiance et d’avoir la certitude de notre totale indépendance. Ce que j’ai obtenu, du moins sur le papier.
Gianni Infantino vous semblait-il sincère en parlant des réformes ?
Je peux seulement dire que j’ai vite réalisé que la volonté, si tant est qu’elle ait vraiment existé, était rapidement entravée par les intérêts de chacun et, sur ce point, le nouveau président ne nous a pas beaucoup soutenus. J’étais persuadé que la gravité du scandale et la pression publique, politique et médiatique, nous permettraient de surmonter certaines résistances. Sur ce point, je me suis complètement trompé.
Quelle a été votre réaction en réalisant que mener à bien cette mission était impossible ?
J’ai envisagé de démissionner après les pressions exercées par Gianni Infantino concernant M. Moutko avant la Coupe du Monde de 2018 en Russie. J’ai expliqué à un proche d’Infantino que nous ne reviendrions pas sur notre décision, et qu’une personne comme le vice-président russe, proche de Vladimir Poutine, ne pouvait en aucun cas rejoindre la Fifa. Cette personne m’a alors affirmé, et je m’en souviendrai toujours : « Oui, vous avez peut-être raison, cela fera un peu de bruit dans la presse pendant une semaine. Mais on passera très vite à autre chose et le monde continuera de tourner ». C’est leur façon de procéder, ils n’ont aucune crainte de la presse et des journalistes. Un scandale chasse un autre, et ainsi de suite. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il n’y avait aucun espoir de voir la Fifa se réformer réellement par elle-même.
Vous avez souvent dit avoir subi des pressions de la part des dirigeants de la FIFA. Pouvez-vous détailler ?
Je vais vous donner un exemple. Deux mois après ma prise de fonction, mon comité et moi devions superviser les élections à la confédération Asie-Pacifique (AFC). Nous voulons écarter un candidat que nous estimions inéligible car il avait refusé de coopérer avec le comité d’éthique concernant des soupçons de corruption liés à la désignation des pays hôtes des Coupes du monde 2018 et 2022. Le message n’est pas venu directement d’Infantino, mais d’un de ses proches. Il ne nous a pas dit de changer notre décision, mais a suggéré que cela pourrait nuire aux relations avec l’AFC et qu’il vaudrait mieux trouver une solution à ce problème. Tout, absolument tout, fonctionnait selon ce principe. Dès qu’on tentait d’appliquer les règles, on faisait face à un mur de résistance.
En avez-vous parlé à M. Infantino ?
Oui. Je lui ai dit que le rôle d’un comité de gouvernance indépendant était au minimum de faire respecter les règles en vigueur et que ces règles devaient s’appliquer à tous. C’est à ce moment que j’ai réalisé qu’il n’avait aucune intention de réformer le système et qu’il souhaitait contrôler absolument tout et chacun, y compris les comités indépendants comme le nôtre. Il rêvait d’un comité indépendant sous ses ordres et qui agisse dans son intérêt politique. Un comité qui ne soit qu’un organe de validation de ses propres décisions.
Plutôt qu’un allié, étiez-vous considéré comme un obstacle par Infantino ?
C’est tout à fait ça. À mon avis, il n’a jamais réfléchi aux conséquences des réformes qu’il avait promises pendant sa campagne électorale. Il est le produit de la culture de la Fifa et, une fois au pouvoir, le système lui a convenu, car il lui permettait de consolider son autorité et d’y demeurer le plus longtemps possible.
Qu’avez-vous pensé du « prix de la paix » remis à Trump par Infantino ?
Il est normal que le président de la Fifa maintienne des relations cordiales avec les chefs d’État des pays hôtes de la Coupe du monde. Cependant, cela ne doit pas signifier prendre position en faveur de leurs programmes politiques. En agissant ainsi, M. Infantino a largement dépassé les limites du principe de neutralité politique établi par l’institution. Et qu’a fait le comité d’éthique ? Rien. C’est pourtant son rôle.
Vous avez exprimé des craintes quant à un retour au système d’avant 2015. Cela est-il le cas aujourd’hui ?
Il y a peut-être eu quelques avancées en matière de contrôle financier, mais, de manière générale, le système reste identique à celui qui prévalait avant le Fifagate. La Fifa fonctionne selon un système de favoritisme politique. Étant donné qu’elle génère des revenus extrêmement élevés, et que cet argent est à la disposition du président de la Fifa, il en utilise une partie pour récompenser les présidents et fédérations fidèles qui votent pour lui, à travers des programmes de développement. Une fois élu, il suffit à M. Infantino de nommer certaines personnes dans diverses commissions ou comités, et de leur verser d’importants salaires, et le tour est joué. Cela revient à acheter leur soutien politique.
Pourquoi si peu de personnes parlent-elles aussi franchement de l’intérieur de la Fifa ?
La majorité des personnes ayant été en lien avec cet univers en dépendent encore professionnellement. Elles ont tout à perdre à s’opposer à la Fifa, qui a le pouvoir de détruire leur carrière. C’est pourquoi personne ne s’exprime.
Quelle est votre opinion sur l’affaire Balogun, qui est devenu le premier joueur expulsé de l’histoire d’un Mondial sans être suspendu pour le match suivant ?
À mon avis, l’article 27 sur lequel s’appuie la Fifa pour justifier cette décision ne devrait même pas permettre de lever cette suspension dans un match de Coupe du monde. De plus, cela montre que l’application des règles est sélective, avec ici un cas particulier qui met en lumière un problème de fond. En effet, le gros souci de la gouvernance à la Fifa, comme à l’UEFA d’ailleurs, est le manque d’indépendance de sa commission disciplinaire, par exemple. À la Fifa, les motivations financières et politiques l’emportent sur le critère sportif, et tout le monde a compris qu’il s’agissait d’une décision politique.
Des médias rapportent que Donald Trump aurait personnellement appelé Gianni Infantino pour obtenir l’annulation de la suspension de l’attaquant américain. Une telle situation ne pourrait-elle pas entraîner la destitution d’Infantino ?
Non, Infantino va rester en poste. Il va agir comme la Fifa l’a toujours fait : ne pas alimenter le bruit, surtout maintenir le silence autour de cette affaire, et d’ici une semaine, cela s’apaisera un peu. Je suis sans doute très cynique à ce sujet, mais je n’ai aucun espoir que cet incident, aussi scandaleux soit-il, pousse des politiciens à mettre la pression sur Infantino et permette une réforme de la Fifa.
