
Coluche, Tchernobyl, la main de Dieu et « Top Gun » en été 1986.
Coluche est mort le 19 juin, fauché à moto sur une route du Sud. Le Mondial mexicain a envahi le salon et, le 22 juin, lors du match Argentine-Angleterre, un but accordé à Maradona a suscité un scandale.
Je viens de fêter mes dix ans et, à la rentrée, je vais entrer en sixième. Dans la cour de récréation, un air de tristesse règne. Cela ne vient pas seulement du fait que nous allons être séparés dans différents collèges. Le 19 juin, Coluche est décédé, victime d’un accident de moto sur une route du Sud. Cet humoriste qui nous divertissait sur Canal+ et qui avait osé défier les puissants venait de lancer les Restos du Cœur. L’émotion est si forte que notre instituteur nous a demandé de rédiger un texte. J’écris d’un seul coup : « Nous n’entendrons plus ton cœur généreux et humoristique. Ta franchise, tes Restaurants du Cœur, ta lutte contre le racisme, tu es dans nos cœurs, une âme généreuse. » Le maître me conduit au bureau du directeur, qui me félicite. Je sors de là rouge de fierté, mais le cœur lourd. Peut-être parce que, pour la première fois, j’apprends ce que signifie réellement mourir.
Mon été débute de manière bien plus ordinaire. Au dernier cours de gym, je me fais une belle entorse. Conséquence : je passe l’été cloué sur le canapé-lit du salon de mes grands-parents.
La chaleur est accablante – à Paris, on dit que l’on se baigne dans les bassins du Trocadéro. Moi, je subis l’ennui, regardant l’été par la petite fenêtre. Aux trois chaînes historiques – TF1, Antenne 2 et FR3 – se sont ajoutées Canal+ et La Cinq. En Lorraine, nous captons aussi RTL Télévision, mais pas encore TV6, cette chaîne étrange qui ne montre presque que des clips.
Sur Antenne 2, Dorothée anime nos mercredis et vacances avec Récré A2. Les adultes peinent à comprendre Goldorak, Albator ou Candy, mais nous, nous plongeons dans ces univers ainsi que ceux des Mondes engloutis, de Clémentine, de Bibifoc et des Maîtres de l’Univers. Sur TF1, mon autre refuge est Croque Vacances : Claude Pierrard et ses marionnettes présentent dessins animés et reportages. Pourquoi sortir – surtout avec une cheville immobilisée – quand on peut enchaîner Capitaine Flam, Punky Brewster et Dare Dare Motus ?
Ce qui rend cet été de convalescence agréable, c’est le football. Le Mondial mexicain investit le salon et, à cause du décalage horaire, certains matchs se déroulent en pleine nuit. Ma tatie se lève pour les voir en direct ; mon papy les préfère le lendemain.
Le 22 juin, lors du match Argentine-Angleterre, à la 51e minute, un petit numéro 10 saute devant le gardien anglais et pousse le ballon dans les filets… avec la main. L’arbitre, ne voyant rien, accorde le but. Le scandale éclate immédiatement.
La phrase célèbre de Maradona résumera cet épisode : « Un peu avec la tête de Maradona, un peu avec la main de Dieu. » Quatre minutes plus tard, le même joueur récupère le ballon dans son camp, élimine plusieurs Anglais et marque ce qui est souvent considéré comme le plus beau but du Mondial. La tricherie. Puis le génie. En quatre minutes.
L’Argentine remportera la Coupe en battant l’Allemagne. Les Bleus de Platini termineront quant à eux à la troisième place – une consolation au goût amer d’une demi-finale perdue contre les Allemands.
L’été 1986 est aussi marqué par une consommation réduite de salades, mais une profusion de récits à la télévision. Depuis avril, un terme étrange s’est immiscé dans les discussions des adultes : Tchernobyl. Un réacteur nucléaire soviétique a explosé en Ukraine. À l’antenne, le professeur Pellerin explique que le fameux nuage radioactif se serait arrêté à la frontière. En Lorraine, les adultes plaisantent : le nuage aurait aperçu les douaniers allemands, aurait eu peur et serait revenu sur ses pas.
L’Est de la France est la région la plus exposée – nous l’apprendreons beaucoup plus tard – et par précaution, on évite les salades du jardin de mon papy. Avec le recul, je pense que Tchernobyl a ébranlé, pour de nombreux Français, une partie de leur confiance envers les autorités. À dix ans, je ne comprenais pas cela. Je voyais simplement des adultes regarder les légumes de leur jardin différemment.
Le Top 50 de Marc Toesca, avec son « Salut les p’tits clous » sur Canal+ en clair, devient ma boussole. Chaque semaine, le classement arrive comme un verdict. Pourtant, dans la maison, c’est un artiste disparu qui domine la bande-son : Balavoine, mort dans un accident lors du Paris-Dakar. L’Aziza passe à la radio, et nous montons le volume.
Le reste du Top 50 est une avalanche de synthétiseurs et de refrains entraînants. Jeanne Mas, En rouge et noir, Stéphanie de Monaco avec son Ouragan, Images et leurs Démons de minuit, Madonna qui lance Papa Don’t Preach, Europe avec The Final Countdown… Ces artistes ne me séduisent pas. Moi, je préfère la fraîcheur audacieuse de Niagara et leur Amour à la plage.
Mais une chanson me captive autant qu’elle choque la maisonnée : Libertine de Mylène Farmer. Le clip en costumes XVIIIe, réalisé par Laurent Boutonnat, suscite tant de commérages qu’on en parle jusque dans la cuisine – même sans l’avoir visionné. Ma mamie lève les yeux au ciel, mon papy fait semblant de ne pas écouter, et moi, je réalise progressivement qu’il existe un domaine où la musique ne sert pas seulement à danser, mais aussi à choquer.
Ma cheville rétablie, je me rends à Paris pour découvrir la Cité des sciences, à la Villette, qui vient d’être inaugurée. Un énorme vaisseau de verre a été construit sur les anciens abattoirs, et devant se dresse la Géode, immense sphère argentée et salle de cinéma où les images semblent nous tomber dessus. Sur grand écran, l’été se déroule avec les accents provençaux : ma mamie, grande fan d’Yves Montand, m’emmène voir Jean de Florette de Claude Berri. J’aurais préféré 37°2 le matin, mais mamie juge que ce n’est pas pour mon âge.
Mais à la fin de l’été, le film que tout le monde veut voir est Top Gun, prévu le 17 septembre. Take My Breath Away, chantée par Berlin et composée par Giorgio Moroder, connaît un immense succès mondial. Lunettes Ray-Ban, blouson d’aviateur, allure de pilote de chasse… Le clip, entrecoupé d’images du film, transforme Tom Cruise en icône incontestée. La preuve : il fait la couverture de OK Magazine. Parmi les filles, les posters de l’acteur remplacent ceux du Club Barbie ; parmi les garçons, les pilotes de chasse prennent la place de Goldorak. Je ne le réalise pas encore, mais cet été 1986 marque pour moi la fin de l’enfance.
