France

« Ces pères qui utilisent leur congé paternité pour tout sauf leur bébé »

Le père de la fille de Séverine a utilisé son congé paternité pour prolonger ses vacances de Noël, ce qui a conduit Séverine à « [se] débrouiller toute seule » pendant les premiers mois de vie de son enfant. Une étude espagnole, lancée après le Mondial 2022, a montré qu’il y a eu « un surplus d’environ 1.140 hommes en congé paternité par rapport aux dates alentour et à l’année précédente ».


« Le père de ma fille a utilisé son congé paternité pour aller au festival Tomorrowland. » Des témoignages similaires ont afflué sur les réseaux sociaux du collectif « T’as pensé à ? », dirigé par Marie Vialeret, qui se concentre sur la charge mentale. Événements sportifs, vacances entre amis, initiation à la chasse ou à la pêche, travaux à la maison… Parmi « des centaines de messages et commentaires », souvent laissés par des femmes, beaucoup rapportent que leur partenaire a pris son congé paternité pour… faire tout sauf s’occuper du bébé et permettre à leur compagne de se reposer.

Parmi ces récits, Séverine, maman de 42 ans, se souvient. À la naissance de sa première fille en octobre 2011, son partenaire a pris ses onze jours de congé paternité « pour allonger ses vacances de Noël », plus de deux mois après l’arrivée de leur enfant. Elle a donc dû « [se] débrouiller toute seule » pendant les premiers mois : « À aucun moment le papa ne s’en est occupé, il ne se levait pas la nuit, rien, raconte-t-elle. J’aurais eu besoin d’aide, mais il ne s’est jamais impliqué. »

Il s’agissait d’une situation particulièrement difficile puisque leur bébé « souffrait de reflux gastro-œsophagien sévère et hurlait constamment dès qu’elle était éveillée, car elle avait mal ». Le seul soutien dont Séverine a pu bénéficier était celui de sa propre famille, qui « prenait le relais », y compris parfois la nuit, pour qu’elle puisse souffler.

Son compagnon n’était pas en reste, ayant quitté la maternité « quasiment tout de suite après la naissance de la petite pour acheter de quoi faire l’apéro avec des collègues », se souvient sa désormais ex-femme. « Il disait que ça ne servait à rien qu’il reste, donc je me suis débrouillée toute seule les premières heures de vie de notre fille. »

Cette situation a été identique pour leur deuxième fille, née en septembre 2016. Le partenaire de Séverine a pris son congé paternité en novembre, « pour prolonger les vacances qu’il avait posées pour solder ses congés avant de quitter son entreprise », explique la maman. « À aucun moment il ne l’a pris pour participer à l’accueil de sa fille ou pour nouer des liens avec elle. »

Il passait son temps à « jouer aux jeux vidéo » et « a peut-être changé une couche ou deux, quand sa famille était là », mais « il ne s’est pas occupé des petites parce qu’elles pleuraient quand il les prenait et que ça le vexait ». Dans le concept de congé paternité, « le mot « congé » était présent, mais « paternité », c’était plus flou », déplore Séverine. Une situation qui a conduit à leur divorce en 2020. « Même quand les filles ont grandi, ça a toujours été moi qui m’en occupais quasiment exclusivement. Le lien entre lui et elles était assez compliqué, donc j’ai préféré me séparer », conclut-elle.

L’histoire de Charlène* est similaire. En septembre 2018, la naissance de son fils coïncide avec une course de kart, « le hobby [de son conjoint] depuis toujours ». « Comme il était président du club, il ne se sentait pas de ne pas y aller », se remémore la jeune maman. Bien que son fils soit né un peu à l’avance, c’est le congé paternité, pris juste après la naissance, qui a été principalement occupé par son loisir : « Il y a passé tout son temps et a gardé quelques jours pour en poser en novembre, pour d’autres courses, raconte Charlène. C’est ma mère qui a dû venir à la maison pour m’aider à gérer le petit le week-end de course où l’accouchement était prévu. »

Comme pour Séverine, le compagnon de Charlène s’est montré très peu présent à la maternité, puis au cours des premiers mois de vie de leur enfant. « Il disait qu’il n’aimait pas rester à la maison parce qu’il s’ennuyait et partait, il n’était jamais là. » Pour leurs jumeaux, nés quelques années plus tard, « il a pris son congé paternité pour être à la maison mais n’aidait pas », ajoute Charlène, qui se dit avoir ressenti une « grande solitude ». Elle est aujourd’hui séparée du père de ses enfants.

Pour Marie Vialeret, initiatrice du débat sur le compte « T’as pensé à » suite à la Coupe du monde de football masculin, ces témoignages ne sont « pas vraiment » surprenants. Une étude espagnole, menée après le Mondial 2022, a notamment montré qu’il y avait eu, durant cette période, « un surplus d’environ 1.140 hommes en congé paternité par rapport aux dates proches et à l’année précédente ». Les chercheurs ont interprété ces résultats comme « une preuve directe que (au moins une fraction) des pères profitent de ce congé pour des activités sans rapport avec leurs enfants ».

Ce phénomène « révèle beaucoup sur la façon dont ces « congés » sont perçus et sur les rôles genrés qui perdurent dans la société mais aussi individuellement », estime la présidente de « T’as pensé à ? ». Cela « souligne que les stéréotypes de genre concernant les rôles et les responsabilités des femmes et des hommes restent tenaces », poursuit-elle. Une question se pose concernant l’impact réel du congé supplémentaire de naissance, instauré mercredi, permettant aux parents de prendre un ou deux mois en plus de leur congé maternité ou paternité dans les neuf mois suivant la naissance. « Rallonger le congé paternité est une bonne chose, mais il faut qu’il soit utilisé correctement », conclut Séverine.

*Le prénom a été modifié.