
Albanie : La « révolution des flamants roses » dure depuis un mois.
Depuis plus d’un mois, des milliers de personnes manifestent à Tirana en brandissant des flamants roses en carton avec le slogan : « L’Albanie n’est pas à vendre ». Les manifestations ont débuté le 23 mai dans le village de Zvërnec et ont culminé le 20 juin avec plus de 200.000 personnes rassemblées à Tirana.
Sur les boulevards de Tirana, des milliers de personnes se rassemblent chaque soir depuis plus d’un mois, arborant des flamants roses en carton. Leur slogan : « L’Albanie n’est pas à vendre ». Ce mouvement de manifestations a été déclenché par un projet immobilier touristique proposé par le clan du président américain Donald Trump. Actuellement, les manifestants dirigent leur contestation contre le Premier ministre Edi Rama, au pouvoir depuis treize ans, qui reste imperturbable.
Tout a commencé avec un projet de luxe lancé par une entreprise liée à Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, et sa femme Ivanka Trump, sur l’île de Sazan et la péninsule de Zvërnec, une zone côtière protégée située à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Tirana. Plus de 6.000 villas de luxe et leurs infrastructures connexes sont prévues, représentant un montant supérieur à 4 milliards d’euros. Cependant, cette région littorale constitue l’une des dernières étapes méditerranéennes pour les oiseaux migrateurs entre l’Europe et l’Afrique, y compris les flamants roses, devenus le symbole de la contestation.
Les manifestations ont débuté le 23 mai à Zvërnec, avant de s’étendre à Tirana dès le lendemain. Le 20 juin, plus de 200.000 personnes, notamment de nombreux membres de la diaspora, se sont réunies à Tirana, tandis que des rassemblements de solidarité ont eu lieu dans des villes comme Athènes, Berlin, Vienne, Rome, Washington et Paris.
Florent Marciacq, codirecteur de l’Observatoire des Balkans à la Fondation Jean-Jaurès, souligne que l’ampleur de cette contestation est sans précédent. « Pour l’Albanie, c’est assez nouveau. Le mouvement rassemble des gens très divers, couvrant un large spectre politique et étant peu politisé par les partis », constate-t-il. Dans un système bipartite fortement contrôlé par les médias et sans outsider anti-système identifié, ces manifestations représentent « une expression populaire désorganisée mais consensuelle ».
De plus, les revendications des manifestants se sont élargies. Ils exigent désormais l’annulation du projet touristique, l’intégration du delta de la Vjosa au parc national existant, l’abrogation de la loi sur les investissements stratégiques dont bénéficie la société liée à Jared Kushner, ainsi que la démission du Premier ministre. « Ce n’est plus vraiment le projet touristique qui est visé, résume Florent Marciacq. C’est maintenant une remise en cause du système de prise de décisions en Albanie, où les institutions sont court-circuitées. »
Ce profond ressentiment trouve ses racines dans l’histoire récente de l’Albanie, selon le chercheur. Le pays a émergé d’une « dictature encore plus dure que celles des Soviétiques » et a traversé une guerre civile ainsi qu’un effondrement financier en 1997. Son redressement, rapide et efficace par rapport à d’autres pays de la région, a été réalisé au prix d’une concentration du pouvoir au sein de certains réseaux, notamment dans l’immobilier. Un autre héritage soviétique complique ce manque de transparence : l’abolition de la propriété privée en 1945, entraînant un désordre cadastral et légal. « Les gens ne sont souvent pas contre l’idée de vendre leur terre, précise Florent Marciacq. Ce n’est pas une opposition de principe, mais un refus de l’opacité. »
La « révolution des flamants roses », comme elle a été nommée, est observée avec attention par Bruxelles. L’Albanie, aux côtés du Monténégro, est considérée comme un potentiel élève modèle de l’élargissement de l’Union européenne. Un porte-parole de la Commission européenne a souligné que, dans le cadre du processus d’adhésion, l’Albanie doit se conformer à la législation environnementale de l’UE (en vue d’une intégration prévue pour 2030). « L’Union européenne recherche des succès d’intégration pour ses propres raisons, note Florent Marciacq. Or, il est important de souligner que les avancées techniques et institutionnelles ne vont pas nécessairement de pair avec une démocratie pleinement fonctionnelle. »
La question demeure : ce mouvement va-t-il s’essouffler ou perdurer ? Florent Marciacq rappelle un précédent, celui de Belgrade, où un projet d’hôtel Kushner avait également déclenché des manifestations, avant le désengagement de l’investisseur. En attendant, il est à espérer que les flamants roses ne perdent pas trop de plumes.
