Accès à l’eau et santé du personnel : EDF ne prépare pas ses centrales nucléaires aux fortes chaleurs.
Une perte de production de 8,7 % a été constatée en raison de la mise à l’arrêt de trois réacteurs et des baisses de production de quatre autres, entraînant un manque de 5,5 GW sur les 63 GW de puissance installée du parc nucléaire en France. D’ici à 2040, EDF aura besoin de 8,7 milliards d’euros pour réduire ses vulnérabilités et adapter ses activités nucléaires, hydrauliques et insulaires en France.
Une perte de production de 8,7 %. La canicule touche à sa fin et EDF fait le point : l’arrêt de trois réacteurs à Golfech (Tarn-et-Garonne), à Bugey (Ain) et à Nogent-sur-Seine (Aube), ainsi que les baisses de production de quatre réacteurs, dont Saint-Alban (Isère), ont engendré un déficit de 5,5 GW sur les 63 GW de puissance installée du parc nucléaire français. Une nouvelle vague de chaleur est attendue la semaine prochaine, soulevant la question de la sûreté des réacteurs en période de fortes chaleurs.
L’énergéticien rappelle que les baisses de production et les arrêts temporaires sont motivés par des obligations environnementales dues à la hausse des températures des cours d’eau. L’eau utilisée pour refroidir les centrales nucléaires est rejetée réchauffée dans les rivières ou fleuves, comme la Garonne, le Rhône ou la Seine. Une limite de température aval est fixée par arrêté, à 28 °C pour la Garonne par exemple, afin de protéger la faune et la flore, en garantissant une dilution appropriée des rejets chimiques et radioactifs. Le débit des cours d’eau et l’écart de température entre l’eau en amont et en aval des centrales sont également surveillés.
« Sur le nucléaire, l’enjeu de la température de l’eau n’est pas un enjeu de sûreté, mais vraiment un enjeu de préservation des écosystèmes », a déclaré Carine de Boissezon, directrice impact du groupe EDF, le 10 juin lors de journées sur l’efficacité d’adaptation au changement climatique à Paris. « Et nous avons des solutions à la fois techniques et des solutions fondées sur la nature aussi. » Par exemple, en amont de la centrale du Golfech, EDF a lancé en 2024 un programme de plantation de ripisylves, des végétaux qui poussent au bord des cours d’eau, pour favoriser la régulation de la température du cours d’eau et créer des refuges pour la biodiversité.
Pour limiter les émissions de gaz à effet de serre dues à notre dépendance aux énergies fossiles, l’électrification est devenue un sujet central. Un plan d’investissements de 10 milliards d’euros d’ici à 2030 a été annoncé en avril par le gouvernement. L’électricité sera nécessaire pour climatiser des lieux essentiels comme les hôpitaux, les Ehpad et les écoles. Cependant, lors d’événements climatiques extrêmes, des limites sont atteintes, affectant la capacité de production d’électricité.
Alors que les vagues de chaleur devraient devenir plus fréquentes, longues et intenses, risque-t-on de manquer d’électricité à l’avenir ? « Tout dépend de l’attente qu’on a d’EDF pendant les moments extrêmes », a expliqué Carine de Boissezon. « Doit-on forcément être disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ? Ou les centrales ne seront-elles pas nécessairement disponibles ? C’est un débat plus large qu’il faut avoir. »
La baisse de production annuelle liée à ces arrêts pour raisons environnementales est estimée à 0,3 % de la production annuelle d’électricité. Toutefois, dans le contexte du changement climatique sans adaptation, elle pourrait atteindre en moyenne 1,5 % d’ici 2050. Des dérogations temporaires peuvent être accordées, comme cela a été le cas à l’été 2022 pour cinq centrales, dont celles de Bugey (Ain), de Tricastin (Drôme) et de Saint-Alban (Isère). Ces dérogations visaient à préserver des réserves de gaz naturel et d’eau des barrages hydroélectriques en vue de l’hiver, précise l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) dans une note du 25 juin dernier.
Début 2026, EDF a soumis, à la demande de l’État, une étude sur la vulnérabilité au changement climatique et un plan d’adaptation chiffré. D’ici à 2040, EDF aura besoin de 8,7 milliards d’euros pour réduire ses vulnérabilités et adapter ses activités nucléaires, hydrauliques et insulaires en France.
Cet investissement doit servir à renforcer des digues ou à rénover les « tours aéroréfrigérantes », ces grandes structures en béton qui permettent de consommer moins d’eau dans les centrales fonctionnant en circuits fermés, ce qui concerne 30 réacteurs situés en bord de fleuve. Un autre dispositif est également à l’étude : un aéroréfrigérant dit « de purge » qui permet de refroidir, avant rejet, l’eau issue des purges de l’aéroréfrigérant principal. Selon EDF, ces aéroréfrigérants de purge permettent de faire descendre la température de l’eau restituée à la Vienne de 3 à 7 °C.
Outre l’eau, la santé du personnel est également scrutée par l’énergéticien, représentant un enjeu de sécurité pour Carine de Boissezon. Pendant cette canicule, les fortes chaleurs ont impacté les capacités cognitives et les conditions de travail. Que se passerait-il si le personnel des centrales n’était pas en mesure de prendre des décisions critiques dans ce contexte ? Dans le sud de la France, EDF mène depuis deux ans des tests dans les centrales nucléaires et thermiques avec l’Human Adaptation Institute, un institut spécialisé dans les mécanismes d’adaptation humaine face aux crises climatiques et aux nouvelles conditions de vie.
L’objectif est de « comprendre les problématiques de repos, de vigilance et de capacités cognitives », précise-t-elle. Des protocoles ont été instaurés sur site avec des vêtements de travail adaptés et des points d’eau mis à disposition. Mais le sujet ne s’arrête pas là et concerne aussi la qualité du sommeil. « Quelle est la vulnérabilité de nos salariés face à la chaleur dans leur domicile ? Comment les accompagnons-nous pour leur protection face aux événements climatiques extrêmes ? », interroge la directrice Impact. On parle également de vigilance partagée, c’est-à-dire d’être capable de déceler les signaux faibles d’un collègue et de lui dire qu’il n’est pas en état d’entrer dans la centrale ce jour-là.
Les questions se posent également pour le nouveau nucléaire, avec la mise en service de six réacteurs de type EPR2 prévue jusqu’en 2045. Destinés à une période d’exploitation de soixante ans, ces sites pourraient fonctionner après 2100, à une époque où la France se sera réchauffée de +4 °C selon les prédictions les plus pessimistes. Les nouveaux réacteurs en bord de fleuve seront « systématiquement équipés de tours aéroréfrigérants », selon EDF.
Ces mesures seront-elles suffisantes ? L’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection examine actuellement les conséquences du changement climatique sur la sûreté des centrales nucléaires et sur la protection de l’environnement. Elle devrait rendre son avis sur le sujet d’ici la fin de l’année.
