
Territoires Zéro chômeur en Wallonie : 260 emplois, 10% sans expérience, avenir menacé
Morgane, âgée de 23 ans, a commencé à travailler au restaurant du Préhistomuseum après avoir été engagée dans le cadre du projet pilote « Territoire zéro chômeur de longue durée ». Selon une évaluation de cette année, 10% des bénéficiaires des projets pilote en cours en Wallonie n’avaient jamais travaillé, et plus de 50% n’ont pas de diplôme du secondaire.
« Maintenant, on l’appelle ‘Marmiton’! Elle sait gérer une cuisine toute seule! », s’exclame Lydie, la collègue et formatrice de Morgane, 23 ans. « Quand elle est arrivée, il y a seulement 8 mois, elle était fermée comme une huître, elle n’avait pas de compétence professionnelle, elle partait de zéro, et maintenant elle peut envoyer 20 ou 40 couverts sans problème! »
Morgane fait partie des personnes engagées dans le cadre du projet pilote « Territoire zéro chômeur de longue durée » (maintenant « Territoires de réparation par l’économie sociale ») de Flémalle. À seulement 23 ans, elle était inscrite au CPAS et n’avait pas de diplôme. « J’ai arrêté l’école, je ne faisais rien du tout. » Elle souhaitait cependant travailler et a été sélectionnée pour ce dispositif.
Elle travaille désormais, tout en se formant, au restaurant du Préhistomuseum, un projet d’économie sociale : « Maintenant j’ai un travail, et en plus je deviens sociable, je sors, avant je ne parlais à personne! » À Flémalle, 20 emplois en CDI ont été créés, y compris celui de Morgane et de Lydie, qui venait de sortir d’un long congé maladie après un cancer.
Selon une nouvelle évaluation commandée cette année par l’administration, parmi les onze projets pilotes encore en cours en Wallonie, 10% des bénéficiaires n’avaient jamais travaillé, et plus de 50% n’ont pas de diplôme du secondaire, comme Morgane.
Le dispositif vient combler un vide, estime Julien Charles, sociologue au CESEP et chargé de cours à l’UCLouvain. « Il n’y a pas de conditions administratives pour pouvoir accéder à ces emplois-là. Cela a incité les porteurs de projets à aller chercher des gens qui ne se trouvent sur aucune liste, qui ne sont pas inscrits comme demandeurs d’emploi, qui ne bénéficient pas du revenu d’intégration sociale. Donc, on va chercher des gens qui ne rentrent pas dans les dispositifs standards de l’accompagnement et de l’insertion socioprofessionnelle. »
Dans divers domaines tels que la restauration, la blanchisserie, le taxi social, l’épicerie sociale, le recyclage ou encore l’atelier de réparation de vélos, des activités ont été développées. « Le challenge au départ, c’est de définir les besoins locaux de la population et les besoins des demandeurs d’emploi », affirme Jean-Pol Osset, administrateur de l’asbl La Fabrique de l’emploi, organisme créé à Flémalle pour embaucher les candidats. « Tous les services qu’un territoire ‘Zéro chômeur’ pouvait développer sont des services pour lesquels il n’y a aucune concurrence avec des activités commerciales déjà existantes. »
Julien Charles explique qu’il y a toute une série de services rendus au territoire sur lesquels les services publics ne sont plus nécessairement à la hauteur. Parmi les projets pilotes, la moitié des employeurs sont des pouvoirs publics locaux, l’autre moitié appartient à l’économie sociale au sens large.
Maxime Palumbo, directeur de l’asbl La Fabrique de l’emploi à Flémalle, défend l’utilité de ces emplois créés sur mesure. « Ce ne sont pas des emplois gadgets. Pour le système de blanchisserie, par exemple, nos clients sont des personnes âgées qui ont du mal à gérer leur linge. Ce sont des particuliers, mais aussi des maisons de repos. C’était un réel besoin que l’on peut combler. On est dans une économie hybride : oui, on a de l’argent public en partie mais on a aussi du chiffre d’affaires de l’autre côté! »
À travers son enquête, le sociologue Julien Charles a constaté que les autorités locales sont généralement positives envers le dispositif, quelle que soit leur couleur politique. « Sur les onze territoires, il y a une unanimité des pouvoirs publics locaux quant aux vertus que ça a pour les habitants et pour les entreprises locales. Parmi les pouvoirs locaux, il y a des communes Engagés, MR, PS, des communes de toutes les couleurs politiques qui toutes trouvent un intérêt au niveau local à ce projet. »
Du côté des personnes remises au travail, à l’image de ce qu’exprime Morgane, la satisfaction est également grande. 95% se disent satisfaits ou très satisfaits de leur emploi. C’est aussi ce qu’exprime Mustafa Choudar, devenu chauffeur de taxi social dans le cadre du projet de Territoire zéro chômeur de Colfontaine. « Cela faisait trois ans que j’étais au chômage. C’était compliqué. Maintenant ça fait un mois que je suis là, ça se passe très bien. […] J’espère que ça va continuer. » Correy Colonius, désormais employé dans une ressourcerie à Colfontaine, ajoute : « Je n’ai pas fini mes études donc, sans ce projet-là, ma vie professionnelle aurait été beaucoup plus difficile. »
L’objectif était d’arriver à 735 emplois en 2026, mais il semble qu’on en soit loin. « Il y a plusieurs facteurs qui expliquent l’écart », indique le sociologue Julien Charles. « D’abord, un des plus gros projets a été arrêté, il annonçait recruter 200 personnes. » À la suite d’une première évaluation, cinq projets qui n’avaient pas suffisamment progressé ont été abandonnés. « Je pense que ça explique déjà une grosse partie du delta. Et puis, l’argent est arrivé sur les comptes des organisations seulement en 2024, alors qu’elles imaginaient le recevoir beaucoup plus tôt. » Les projets, lancés en 2023, n’ont donc pu réellement démarrer qu’en 2024.
Cette même année, un changement de majorité en Wallonie a eu lieu. Au départ, le projet a été pris en charge par Pierre-Yves Jeholet (MR), ministre de l’Économie et de l’Emploi, qui a trouvé les résultats insatisfaisants. « Il y a eu une incertitude autour du fait que, oui ou non, ces projets allaient continuer à être soutenus par les pouvoirs publics. Il y a eu un ralentissement du recrutement à ce moment-là. » Le projet a ensuite été transféré à Yves Coppieters (Les Engagés), ministre de l’Économie sociale. « Onze projets ont été validés. C’est à ce moment-là, donc en 2025, qu’on voit qu’il y a le plus de recrutements qui sont réalisés. Et puis, la courbe ralentit un peu parce qu’ils ne savent pas si, après 2026, ils vont continuer à être subsidiés. »
L’incertitude demeure. Les financements wallons et européens sont prévus jusqu’à la fin 2026, mais après, c’est l’inconnu. Le 13 juillet 2026, en réponse à une question parlementaire, Yves Coppieters a été très clair : les projets pilotes ne pourront pas être pérennisés tels quels. Il rappelle qu’il s’agit d’un dispositif expérimental dont l’échéance était connue dès le départ et admet les « résultats encourageants », mais insiste sur le fait que ce dispositif a bénéficié de financements « exceptionnels » « qui ne pourront être égalés. »
Quels montants ont été investis au total dans ce projet ? La réponse n’a pas été obtenue auprès du cabinet qui se dit débordé. Julien Charles ne l’a pas non plus obtenue. Le ministre, dans sa réponse, n’a pas donné de montant précis, indiquant que de nouvelles évaluations, notamment en termes de « consommations budgétaires », sont en cours. Dans une évaluation réalisée en 2025, un montant total de 103.738.407 € a été mentionné, financé pour moitié par le Fonds social européen et pour moitié par la Wallonie, dont 7.543.053 € ont été dépensés en 2023 et 2024.
Sur le terrain, des craintes subsistent. « On a plein de questions et aujourd’hui pas beaucoup de réponses », réagit Antoine Dufrane, coordinateur du « Territoire zéro chômeur de longue durée » de Colfontaine. Un abandon des projets « ce serait très dur psychologiquement » pour les personnes concernées, qui se retrouveraient à la case départ.
Du côté du cabinet de Coppieters, on affirme la volonté de limiter les impact négatifs, de préserver l’emploi existant, tout en tirant les leçons de cette expérience. Le ministre proposera une réforme de l’insertion socio-professionnelle à l’automne prochain.
