Souffle au cœur, scoliose, maltraitance : des milliers d’élèves délaissés.
Joëlle Linéard a déclaré : « Malheureusement, aujourd’hui, il n’y a pas de médecin » lors de la rencontre avec une vingtaine d’élèves. Selon une enquête menée par l’ONE, 25% des élèves passeraient leur visite médicale avec la seule intervention d’infirmières.
« Bonjour à tous. Malheureusement, aujourd’hui, il n’y a pas de médecin », annonce Joëlle Linéard à la vingtaine d’élèves présents. « C’est donc avec nous que vous allez passer tous les tests« , précise l’infirmière du centre de Prévention de Santé à l’École (PSE) Libre de Wavre. Nous commencerons par les garçons. Vous pouvez garder un short de sport, vos chaussettes et un t-shirt si vous le souhaitez« . Dans la salle, l’annonce est accueillie dans le silence. Peut-être que certains étaient simplement soulagés de ne pas avoir à se déshabiller davantage ?
Ce matin-là, ces élèves de primaire étaient arrivés de bonne heure pour un contrôle de routine. Il s’agit déjà de leur quatrième visite médicale. Ils ont d’abord été vus en 1ère et 3e maternelles, puis en 2e et 6e primaires, avant de passer à 2e et 4e secondaires. Ces bilans de santé sont obligatoires. Pour certains, ce sera peut-être la seule occasion de rencontrer un professionnel de la santé.
Dans le cabinet médical, le déroulement du contrôle commence. Tout est minuté : poids, taille, test de vue, test de l’ouïe. Chaque bip indique un nouveau signe. « Tout se passe bien à l’école ? Et à la maison ? Tu te sens bien ? Ok, merci. Bonne journée« . Pour certains, c’est l’occasion de recevoir des conseils : un rendez-vous chez l’ophtalmologue, un suivi chez le généraliste, et puis c’est tout. Huit minutes, et c’est fini.
Rien ne laisse transparaître le moindre signe de manque. Pourtant, le poids de la responsabilité pèse sur les épaules des deux infirmières. « Le fait de ne pas avoir de médecin à vos côtés, quel impact cela a-t-il ?« , questionne-t-on. « Il y a des choses auxquelles nous n’avons pas accès, déplore Joëlle Liénard. Nous ne pouvons pas examiner le dos, par exemple, pour déceler les scolioses. Or, nous savons que c’est à cet âge qu’il est crucial de poser ce diagnostic pour cette pathologie« .
Un retard dans la détection d’une scoliose peut provoquer des douleurs chroniques, des asymétries handicapantes, voire des problèmes respiratoires. L’adolescence est en effet le moment idéal pour agir et traiter efficacement ce type de pathologie.
L’absence de médecin entraîne d’autres manques. Les parties génitales ne sont pas examinées. Les courbes biométriques ne sont pas interprétées. Le cœur et les poumons restent inaudibles. Les dents ne subissent aucune inspection.
Sans médecin, certaines zones échappent à notre attention. Oui, nous passons à côté de certains cas de maltraitance.
« En tant qu’infirmières, nous n’avons pas accès à l’ensemble du corps. Les jeunes arrivent avec un t-shirt et un short, affirme Joëlle Liénard. Nous ne pouvons pas voir s’il y a des traces de maltraitance. Des coups. Des marques de scarification à certains endroits. Sans médecin, des zones restent invisibles. Oui, nous passons à côté de certains cas« .
Cette situation est préoccupante, d’autant plus que les derniers chiffres publiés par l’ONE révèlent une augmentation exponentielle des cas de maltraitance identifiés par les centres de santé scolaire. Au cours de l’année scolaire 2020-2021, 929 cas avaient été signalés. Quatre ans plus tard, ce chiffre a atteint 2570 cas, soit une hausse de 177%. « C’est ce que nous observons depuis la fin de la pandémie de Covid, et cela ne faiblit pas« , déplore Sylvie Lefebvre, conseillère à la direction à la promotion de la santé à l’école à l’ONE, responsable de l’organisation et du financement des PSE.
Ces contrôles de santé partiels, sans médecin, ne sont plus l’exception. Une enquête récente menée par l’ONE révèle que 25% des élèves ne voient qu’une infirmière lors de leur visite médicale.
À Wavre, Pierre Squifflet, directeur du PSE libre du Brabant wallon, fait un choix : « Nous n’avons plus les moyens d’assurer un suivi à tous les enfants à qui ce service devrait être offert. Il a fallu faire des choix difficiles. Pour les deuxièmes primaires, nous avons décidé de ne plus réaliser qu’un bilan partiel« .
À Liège, les mêmes préoccupations se posent. Nous rencontrons le docteur Coline Vilanoy, qui déplore : « Nous ne voyons plus les quatrièmes secondaires que pour un test de vue. Cela est utile car une mauvaise vue peut affecter la concentration, la fatigue, etc. Mais cela signifie aussi que certains élèves ne verront pas de médecin pendant quatre ans. Nous allons ainsi passer à côté de situations où il sera trop tard pour agir. Parfois, nous sommes confrontés à d’importantes prises de poids et nous nous disons que si nous avions pu intervenir plus tôt, le jeune ne serait pas dans cette situation« .
On ne se rend pas toujours compte de la situation dans laquelle se trouvent des jeunes.
Elle ajoute : « Ne plus offrir un bilan de santé complet à tous les enfants, c’est priver certains d’eux d’une chance. On ne se rend pas toujours compte de la réalité de certains jeunes. Ils manquent d’encadrement adulte. Ils ne bénéficient pas d’un suivi médical régulier. Nous sommes, pour certains, leur seul contact médical durant toute leur scolarité. Aujourd’hui, l’idée que chaque enfant est traité de la même manière n’existe plus.«
Il est essentiel de corriger les constats établis. Pour ce faire, l’ONE estime qu’il faudrait ajouter entre 15 et 20 équivalents temps plein (ETP) aux services de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le défi, c’est que cette estimation a été faite sans que personne ne connaisse précisément le nombre d’ETP actuellement actifs au sein des PSE. « Nous avons une enveloppe budgétaire fixe par la FWB. Nous la redistribuons aux PSE qui disposent d’une totale liberté pour l’allouer comme cela leur semble approprié pour répondre à leurs missions« , précise Sylvie Lefebvre, conseillère à la direction à la promotion de la santé à l’école à l’ONE.
Les zones les plus touchées sont bien identifiées. Selon l’ONE, le sud et le nord du Hainaut sont particulièrement concernés. L’Entre-Sambre-et-Meuse et la frontière belgo-luxembourgeoise figurent également parmi les zones problématiques. Toutefois, le problème s’étend au-delà de ces zones spécifiques.
À Hannut, par exemple, l’antenne cherche un médecin depuis deux ans, sans succès. « Cela s’explique d’abord par une réelle pénurie de médecins dans la région. Hannut a une faible densité de population, ce qui complique les initiatives de recrutement« , explique Loïc Noël, directeur du Centre liégeois de médecine préventive, qui inclut l’antenne de Hannut.
En outre, la question financière constitue un frein pour les recruteurs. Selon la fédération UNESSA, un médecin scolaire gagne entre 15 et 30% de moins qu’un médecin généraliste. À cela s’ajoutent les horaires. « En tant qu’indépendante, je travaille trois heures le matin et un peu l’après-midi quand je fais ces consultations. Ensuite, il y a tous les congés où nos missions sont arrêtées et où nous ne facturons rien« , explique le docteur Coline Vilanoy. « Aujourd’hui, je ne peux pas vivre uniquement de cette activité. J’ai dû trouver un autre emploi pour que cela soit viable« .
Cette situation est loin d’être exceptionnelle. Lise Maskens, présidente de la commission PSE, est responsable de remettre des avis à la ministre sur ce secteur. Son constat est clair : « Les PSE sont organisés par des pouvoirs organisateurs. Le libre est moins bien loti car il ne peut compter que sur les subsides de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les autres peuvent se rassurer parfois avec une rallonge de leur commune ou de leur province. Mais globalement, la situation est complexe quel que soit le pouvoir organisateur« , affirme-t-elle. « Lorsque des moyens sont effectivement mis en place, de bonnes conditions de travail attirent des médecins. Il manque de fonds. C’est le problème. La dotation devrait être deux fois plus conséquente.«
Il manque 11 millions d’euros
Mais combien manque-t-il réellement ? La réponse est connue depuis 2021. À cette époque, l’ONE a commandé une étude pour chiffrer les besoins. Réalisée par le bureau de consultance ADE ainsi que des chercheurs de l’ULiège, de la KUL et de l’ULB, les résultats sont clairs. Pour que les PSE puissent remplir toutes leurs missions, il faudrait prévoir un refinancement de 11 millions d’euros par an.
Depuis, aucune mesure n’a été prise à la suite de ces résultats. Cette année, les financements ont même été gelés. Pourtant, au cours des cinq dernières années, la situation ne s’est pas améliorée. L’ONE a récemment mené une nouvelle enquête. Il en ressort que deux tiers des centres ne peuvent plus assurer l’ensemble de leurs missions – promotion de la santé, bilans de santé, vaccinations, dépistage des maladies transmissibles et recueil d’informations sanitaires standardisées.
Comment expliquer cette immobilisme ? À l’ONE, on ne peut que dresser un constat : « Les finances de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne sont pas extensibles. Nous faisons tous notre petit effort. C’est un choix collectif. C’est une décision politique« , indique Sylvie Lefebvre.
Il s’agit d’un choix politique de sous-investir dans la prévention. C’est également l’avis du docteur Philippe Devos, président de l’UNESSA, qui représente de nombreux centres de prévention. « Un ministre qui investit aujourd’hui permet à son successeur de récolter les bénéfices de ces actions. La prévention, c’est un engagement sur le long terme. On sait qu’un euro investi peut rapporter entre cinq et dix euros, mais parfois quinze ans plus tard. Je pense que c’est un problème également électoraliste. Dans un monde d’immédiateté, on veut des résultats rapidement. Or, investir dans la prévention, c’est un engagement de longue haleine. Pourtant, il s’agit d’un besoin de 11 millions d’euros. C’est un investissement de deux euros par an et par Wallon, mais qui pourrait s’avérer très lucratif d’ici dix ans.«
Que pense Valérie Lescrenier, ministre de l’Enfance à la Fédération Wallonie-Bruxelles ? Elle nous reçoit dans son cabinet. « Je partage le constat qui est dressé. Il y a une problématique sur laquelle nous travaillons dans le cadre de la négociation du futur contrat de gestion avec l’ONE. L’organisme doit évoluer. Il doit se réorienter vers ses missions prioritaires. Nous sommes en train d’évaluer l’ensemble de ses actions afin de dégager des moyens à réorienter vers la prévention qui est l’une de nos priorités« .
Une feuille de route a déjà été rédigée dans ce sens par la ministre et envoyée à l’ONE, qui travaille actuellement à une refonte de son action. L’entrée en vigueur du nouveau contrat de gestion est prévue pour début 2027. Il faudra donc patienter jusqu’à cette date pour espérer voir émerger une solution structurelle visant à renforcer le secteur de la promotion de la santé à l’école.
L’enquête : la médecine scolaire
Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

