« Share my wife » : des photos intimes de femmes belges en ligne sans consentement.
Valérie (*prénom d’emprunt) a déclaré : « Ma vie s’est effondrée comme un château de cartes » lorsqu’elle a découvert que son mari diffusait des photos intimes d’elle en ligne à son insu. Au mois d’août de l’année dernière, la société Meta a supprimé la page Facebook « Mia Moglie » à la demande de la police italienne, où des milliers d’hommes italiens partageaient des photos suggestives de leur partenaire.
« Ma vie s’est effondrée comme un château de cartes », déclare Valérie (*prénom d’emprunt) lorsqu’elle apprend que son mari prenait des photos intimes d’elle et les diffusait en ligne à son insu. « Je n’ai jamais remarqué qu’il prenait ce genre de photos, car c’était la personne en qui j’avais le plus confiance. Nous avons été ensemble pendant 20 ans. »
En août de l’année dernière, la société Meta a supprimé la page Facebook « Mia Moglie » (« ma femme » en italien) à la demande de la police italienne. Au sein de ce groupe, des milliers d’hommes italiens partageaient des photos suggestives de leur partenaire, prises et diffusées à leur insu.
En Belgique, des hommes partagent également des images intimes de leurs compagnes, à l’instar de Valérie, qui a consenti à témoigner pour la VRT. Nos confrères ont enquêté sur ce phénomène et ont révélé un vaste réseau de sites web, de forums et de groupes internationaux où (presque uniquement) des hommes « partagent leur femme ».
Mariée depuis 20 ans, cette mère de famille belge a découvert que l’homme en qui elle avait le plus confiance l’avait trahie pendant des années. L’enquête policière a mis au jour plus de 1200 clichés pris à son insu et diffusés sur Internet.
Ces images, capturées alors qu’elle dormait, se douchait ou s’habillait, ont été collectées par son partenaire sur une période d’au moins cinq ans, comme l’attestent ses changements de coiffure ou son bronzage au fil des saisons. Face aux faits, son mari a prétendu avoir agi « par amour », illustrant le décalage évident entre les auteurs et la gravité de leurs actes.
Le cas de Valérie n’est pas isolé. En Belgique francophone, la RTBF a également identifié plusieurs femmes vivant en Wallonie dont les clichés les montrent totalement nues. Ces images circulent ou ont circulé sur des plateformes en ligne sous le terme générique « share my wife ».
Sur l’un des sites concernés, nous avons identifié une des femmes présentées comme « Belge ». Sur la page de cette jeune femme dont le prénom était mentionné, les images étaient signalées dans la publication comme ayant été diffusées à son insu (« Unaware Belgian wifey Xxx »).
Après avoir retrouvé l’identité de la jeune femme, nous avons tenté de la contacter pour savoir si les images étaient bien diffusées avec son consentement. Elle n’a cependant pas souhaité donner suite à nos sollicitations. Les images ont ensuite été retirées de la page en ligne.
L’enquête révèle que ces pratiques de partage d’images privées et intimes ne sont pas isolées mais suivent des règles précises.
Ces photos sont souvent présentées sur diverses plateformes en ligne comme ayant été prises et/ou diffusées à l’insu des femmes. Certaines d’entre elles ont pris des selfies dans l’intimité de leur couple, avant que ces dernières soient partagées sans leur consentement.
Dans d’autres cas, les victimes ne réalisent pas qu’elles sont photographiées, n’ayant jamais posé pour des photos de nu. Il s’agit de clichés pris dans des situations privés, telles que sous la douche, en se changeant ou en dormant.
Ces clichés sont parfois labellisés dans ces échanges comme « unaware », signifiant « sans s’en rendre compte ». Cette dimension voyeuriste constitue une part essentielle de l’excitation recherchée par les membres qui partagent et visionnent ces images en ligne. Certains alimentent par ailleurs le fantasme sexuel de dévoiler secrètement leur partenaire à des personnes extérieures au couple. Certains hommes demandent explicitement à d’autres de se masturber en regardant des photos de leur partenaire.
Sur ces forums, les hommes évoquent également les victimes de façon profondément sexiste et réductrice, qualifiant leurs partenaires de « p*tes » ou de « sal*pes ». Ils échangent et partagent les images de leurs petites amies ou femmes comme s’il s’agissait de marchandises.
Pour prouver qu’il s’agit bien de leur propre compagne et non d’images trouvées en ligne, ces hommes utilisent parfois des modèles incluant une photo de la victime habillée, une nue, et des gros plans de son anatomie pour que les autres membres puissent l’inspecter et pour que ceux qui diffusent puissent prouver leur authenticité.
Dans ces communautés en ligne, la publication régulière de « nouveaux contenus » peut contribuer à conférer un statut « élevé » aux hommes qui les partagent.
Wim Huys, psychologue clinicien et coordinateur général du Centre médico-légal universitaire Forensisch d’Anvers, souligne l’importance du statut social : « On observe le même phénomène sur les forums consacrés aux abus sexuels sur mineurs. Ceux qui parviennent à fournir régulièrement du ‘nouveau contenu’ acquièrent un certain statut en ligne. Cela peut paraître étrange aux yeux de ceux qui ne connaissent pas cet univers, et c’est bien entendu tout à fait répréhensible, mais pour certains, cela constitue un facteur déterminant. »
Le calvaire de certaines victimes ne s’arrête pas au monde virtuel. Plusieurs hommes belges, dont l’ex-mari de Valérie, pratiquent également le « doxing », une pratique visant à partager l’identité complète, l’adresse ou le lieu de travail d’une personne, en l’occurrence les données privées de leurs partenaires.
Valérie, qui travaille dans un commerce, a ainsi reçu la visite de clients inconnus lui posant des questions étranges, ce qui l’a alertée sur le fait que ces « voyeurs numériques » pouvaient également l’atteindre dans sa vie réelle.
Elle vit depuis dans une peur constante : « Chaque fois que quelqu’un entre, je pense que cela pourrait être quelqu’un de suspect. »
La diffusion non consentie de contenu à caractère sexuel sans l’autorisation de la personne qui y apparaît est punissable. En Belgique, les individus diffusant des images d’autrui sans consentement s’exposent à de lourdes amendes et jusqu’à 5 ans d’emprisonnement.
Cependant, malgré le caractère illégal de ces actes, les victimes se sentent parfois désemparées. « Environ la moitié des plaintes pour violences sexuelles en général font l’objet d’un non-lieu », stipule Ann-Frédérique Lorquet, de l’asbl Punt, qui aide les victimes de violences sexuelles.
« Seules 13,5% des plaintes aboutissent à une condamnation. C’est très peu, sachant que seulement 4% des victimes portent plainte », poursuit-elle, citant une étude belge de 2021. « Cela signifie également que moins de 1% des auteurs de violences sexuelles sont condamnés. Par ailleurs, la législation présente d’importantes lacunes en matière de violence numérique, car l’évolution de la situation devance la législation. Il est urgent d’y remédier. »
La justice et la police manquent parfois de personnel, de moyens et de compétences pour traiter ces affaires rapidement et efficacement, explique Liesbet Stevens, directrice adjointe de l’Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes.
Les victimes doivent souvent attendre des années avant qu’un procès ait lieu, lorsqu’un procès est organisé. « La justice et la police manquent parfois de personnel, de moyens et de compétences pour traiter ces affaires rapidement et efficacement », souligne Liesbet Stevens. De son côté, Valérie attend un procès depuis plus de quatre ans. Elle déplore un manque d’intérêt du parquet pour son cas, en grande partie à cause de la dimension numérique de l’agression.
Le Service d’appui commun auprès du Collège des procureurs généraux et du Collège du ministère public indique à la RTBF qu’il « est conscient de cet aspect numérique de la violence intraconjugale ». « C’est pourquoi nous avons, depuis l’année dernière, une circulaire sur la cyberviolence, et nos magistrats reçoivent également une formation dans ce domaine. »
Un élément qui va dans le bon sens pour Liesbet Stevens : « La récente directive du Collège des procureurs généraux sur la cyberviolence met l’accent sur une intervention rapide, ce qui est essentiel pour mieux protéger les victimes. »
Récemment, un précédent important a aussi été établi en Belgique. Début avril 2026, le tribunal correctionnel de Bruxelles a condamné la plateforme Twitter (devenue X) à une amende de 24.000 euros, car l’entreprise avait refusé pendant des mois de retirer de son site des images d’un viol présumé d’une femme flamande.
Au-delà des défis judiciaires auxquels Valérie fait face, les victimes doivent aussi lutter contre la difficulté d’effacer les contenus publiés sur le web. Une fois informées, elles constatent souvent que les images ont été téléchargées par d’autres utilisateurs et mises en ligne sur de nombreuses autres plateformes ; potentiellement, leurs photos sont repartagées à l’infini.
Il existe bien des sites pour tenter de faire supprimer ces contenus illégaux. Cependant, des solutions comme la plateforme StopNCII, pour « Stop Non-Consensual Intimate Image Abuse » (‘Mettre fin à l’utilisation abusive d’images intimes sans consentement’ en français) sont souvent jugées « retraumatisantes » car elles demandent aux victimes de rechercher et de gérer elles-mêmes leurs photos de nu pour en demander la suppression. De plus, cette plateforme n’est pas infaillible.
En outre, il manque de possibilités de suivi psychologique. Actuellement, les psychologues spécialisés dans ce genre de traumatisme numérique sont rares et les listes d’attente sont longues.
Pour Valérie, le combat continue pour obtenir justice et pour que son cas serve de catalyseur : « Je veux qu’il y ait un signal indiquant que cela n’est pas acceptable et que cela cause d’énormes dégâts pour le reste de ma vie. »
