
Services de renseignement : alerte sur menace masculiniste, « plus jeunes et plus dangereux »
Le 2 juillet 2025, à Saint-Étienne, Timoty G., un jeune homme de 18 ans, est interpellé avec deux couteaux dans son sac et est placé en garde à vue pour association de malfaiteurs terroriste. En raison de menaces à l’encontre du Planning familial, la présidente de l’organisation déclare que c’est la première fois en 70 ans qu’ils reçoivent une menace d’attentat suicide liée au mouvement incel masculiniste.
2 juillet 2025, Saint-Étienne. Timoty G., un jeune homme discret de 18 ans, est arrêté près de son lycée avec deux couteaux dans son sac. Cet élève de la classe préparatoire de chimie avait l’intention de cibler quatre jeunes femmes de son établissement. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) l’a repéré sur les réseaux sociaux et il a été placé en garde à vue, puis mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste. Lors de son audition, il a déclaré être proche du groupe masculiniste radical des « incels » (célibataires involontaires).
C’est un cas inédit en France pour un partisan de cette idéologie.
Anders Breivik, responsable du double attentat qui a causé la mort de 77 personnes en Norvège en 2011, et Brenton Tarrant, auteur de l’assaut sur deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande) en 2019, qui a fait 51 morts, sont souvent cités comme références par ces individus. À cela s’ajoute Elliot Rodger, incel américain responsable de la tuerie à Isla Vista, Californie, en 2014, considérée comme le premier massacre incel, faisant six morts et quatorze blessés. Depuis, Elliot Rodger est devenu une figure emblématique pour les masculinistes radicalisés.
La DGSI a également observé que dans les échanges entre la True Crime Community et les masculinistes radicaux, germe « l’idée de perpétrer une action à l’école, un ‘school shooting’. En France, l’accès aux armes à feu est beaucoup plus compliqué. Par conséquent, le mode d’action privilégié est l’utilisation d’armes blanches, qui sont faciles à se procurer. »
La difficulté pour les services de renseignement est d’évaluer le risque de passage à l’acte, en raison de la nature numérique du phénomène incel, qui touche des jeunes souvent isolés, entretenant des relations principalement virtuelles. Selon les renseignements territoriaux, « c’est dès lors difficile à détecter ».
De plus, la quantité massive de messages postés sur les forums et les réseaux sociaux complique cette tâche : « Faire la différence entre le ‘Keyboard Warrior’, celui qui écrit beaucoup mais n’agira jamais, et celui ayant un projet mortifère est extrêmement difficile à détecter », explique Mathieu de la DGSI.
Pour identifier le passage à l’acte, les services de renseignement surveillent des indicateurs faibles. « Un signe est que ces profils cherchent un public. Le passage d’un compte privé à un compte public pour se faire voir signale qu’une action pourrait se produire bientôt », souligne Matthieu.
Un autre indicateur : l’intelligence artificielle est parfois utilisée pour orchestrer le passage à l’acte, « car ces profils peuvent déjouer les barrières mises en place par les fournisseurs de service ». La DGSI surveille également les visites de certains sites, dont un « bien connu des services de sécurité mondiaux » qui propose des vidéos d’exécutions ou de morts violentes. « Cela fait écho à d’autres mouvances terroristes, pour se désensibiliser en vue de passer à l’acte », précise Matthieu.
Certains rituels, comme la rédaction d’un manifeste, signalent un désir d’action. « C’est très important, y compris pour d’autres courants d’ultra-droite qui créent des manifestes pour exprimer leurs idées et marquer leur place dans l’histoire », explique un agent de la DGSI. Une autre manifestation du passage à l’acte est la photo de l’auteur dans les toilettes, portant un geste de suprémacisme blanc et des chaussures caractéristiques.
À ce jour, plusieurs dizaines de mineurs ont été identifiés par la DGSI et reçoivent une « prise en charge par divers services de l’État ». « Éloigner ces jeunes de l’autoradicalisation nécessite des solutions qui vont au-delà de l’action pénale », précise un responsable de la DGSI.
Face à cette menace, des acteurs de la lutte anti-terroriste se forment. « À Paris, cela représente environ cinquante personnes, dont trente magistrats du Parquet national antiterroriste, ainsi que des magistrats formés spécifiquement à cette problématique », explique Olivier Christen, le procureur national antiterroriste. Cette formación a également été étendue aux régions, « par l’intermédiaire de 16 délégués à la lutte contre le terrorisme » pour sensibiliser à cette menace émergente.
Dans ce contexte, des associations de défense des droits des femmes font l’objet de menaces. Sarah Durocher, présidente du Planning Familial, rapporte des appels menaçants reçus par les écoutantes. En octobre 2025, un message sur X annonçait un attentat-suicide au Planning Familial d’Asnières-sur-Seine, signé par un prétendu masculiniste « incel ». C’est une première en 70 ans avec une menace d’attentat directement liée à l’avortement, révélant une interconnexion entre les mouvements masculinistes et anti-avortement.
Des tentatives de saturation ont ciblé le 3919, la ligne d’écoute pour les femmes victimes de violences, témoignant de l’intensification des discours masculinistes. Mine Gübay, présidente de la Fédération nationale de solidarité Femmes, note que ce type de harcèlement vise à faire croire à une symétrie entre les violences envers les femmes et les hommes, ce qui est inexact.
En 2022, Typhaine D., artiste féministe, est devenue la cible d’un cyberharcèlement intense après avoir débattu du sexisme dans la langue française. Près d’un million de messages violents, incluant menaces de mort, ont été adressés, illustrant l’ampleur de cette haine.
Les conséquences psychologiques et physiques pour Typhaine D. sont graves : insomnies, angoisses, douleurs, et impact sur sa carrière. En septembre 2025, neuf hommes ont été condamnés pour harcèlement moral aggravé. Ce qui surprend, c’est la diversité des profils parmi les condamnés, incluant des professionnels de différents horizons, certains proches de l’extrême droite, d’autres se présentant comme écologistes ou de gauche.
Louise-Marie Giacomuzzo, membre du Mouvement du Nid, constate une imprégnation croissante des stéréotypes masculinistes dans les collèges, où certaines croyances, comme celle attribuant un cerveau moins développé aux filles, sont partagées. Les élèves expriment un discours dégradant envers les filles sur leur passé sexuel, conduisant à des dynamiques de honte.
Ce phénomène s’étend au-delà de la région parisienne. Martine Arino dresse le même constat sur la résistance croissante des élèves en dehors de Paris, avec des cas de comportements violents lors d’ateliers sur l’égalité. Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes appelle à une stratégie nationale de lutte contre le masculinisme.
Un article écrit par Laetitia Cherel (cellule investigation de Radio France), avec la collaboration de Raphaël Cannesant (Radio France), initialement publié le 5 juin 2026 à 06:00.
