Parlons solutions : le télétravail, rempart face à la flambée des prix ?
Marie Wehenkel, responsable des outils de tarifications chez Ethias, télétravaille deux jours par semaine depuis plusieurs années. Selon une récente étude du Bureau fédéral du plan, en Belgique, un employé sur quatre télétravaille en moyenne deux jours par semaine.
Une promenade avec sa teckel Léonie, une séance de sport ou tout simplement quelques minutes de sommeil supplémentaires. Pour Marie Wehenkel, le télétravail présente de nombreux avantages. « Il y a une diminution du stress, note la Liégeoise. Je dois moins me presser le matin. Cela me permet également d’adapter ma journée en fonction de ma vie personnelle. Si je dois aller faire un entraînement de course à pied ou si je souhaite voir une amie plus tôt dans la soirée, je peux moduler ma journée. »
Ingénieure civile de formation, Marie est responsable des outils de tarification chez Ethias, une grande compagnie d’assurances basée à Liège. Elle télétravaille deux jours par semaine depuis plusieurs années.
D’un point de vue professionnel, elle n’observe que des bénéfices. « Lorsque j’ai des tâches plus analytiques ou qui nécessitent plus de concentration, je préfère télétravailler car cela me rend beaucoup plus efficace, explique-t-elle. Il m’arrive de travailler à domicile jusqu’à trois jours par semaine. Au-delà de cela, je pense que cela pourrait nuire à la collaboration avec mes collègues et au sentiment d’inclusion au sein de l’entreprise. »
Un autre avantage évident du télétravail réside dans la mobilité, permettant une économie de temps et d’argent pour les occasions où elle utilise sa voiture pour se rendre au bureau.
Marie Wehenkel incarne la télétravailleuse belge typique. Selon une étude récente du Bureau fédéral du plan, elle correspond à « une personne ayant un niveau de diplôme élevé, travaillant dans une grande institution publique ou une grande entreprise activée dans le secteur de l’énergie, des services financiers ou d’autres services aux entreprises. »
Cela concerne également davantage les postes situés dans les grandes agglomérations (comme Bruxelles, Anvers, Gand ou Liège) que ceux situés en périphérie ou en zone rurale.
Chez Ethias, l’employeur de Marie, le télétravail constitue effectivement une politique d’entreprise à part entière. Les bureaux modernes de l’entreprise montrent que certains open spaces sont désertés par les employés, tandis que d’autres sont bien plus remplis. Il n’y a que sept postes de travail pour dix employés, qui peuvent télétravailler jusqu’à trois jours par semaine, avec une journée hebdomadaire de présence obligatoire pour l’équipe.
« 82 % de nos collaborateurs qui ont la possibilité de faire du télétravail en font réellement, note Julien Balistreri, directeur des ressources humaines chez Ethias. Cela correspond à une manière moderne de travailler. D’autre part, il y a de fortes attentes des collaborateurs en matière de flexibilité. Je n’imagine pas aujourd’hui pouvoir attirer et garder des talents sans offrir cette flexibilité. »
En Belgique, un employé sur quatre télétravaille en moyenne deux jours par semaine. Par rapport à 2016, avant la crise sanitaire, cela représente une progression marquée. À cette époque, « environ 15 % des employés télétravaillaient en moyenne 1,4 jour par semaine », détaille le Bureau du plan. Au plus fort de la crise, la proportion de travailleurs à distance aurait même atteint un sur deux.
Face à la crise énergétique, le gouvernement fédéral belge et la Commission européenne recommandent et encouragent les entreprises à intensifier le télétravail. Mais est-ce encore possible ?
Actuellement, le travail à distance permet de réduire de 11 % les trajets entre le domicile et le bureau. Selon l’analyse du Bureau du plan, il est envisageable que dans les prochaines années, la part de télétravailleurs atteigne un employé sur trois, représentant une augmentation de 8 %. Cela pourrait mener à éviter 15 % des trajets domicile-travail.
« Cela signifie que si l’on ajoute toutes les personnes qui pourraient télétravailler mais qui ne le souhaitent pas pour des raisons personnelles, ainsi que toutes les entreprises où le télétravail pourrait se faire mais où le dirigeant ne le permet pas, la progression serait de seulement 8 %. Donc, ce n’est pas là où nous pourrions faire des efforts significatifs, » analyse Colette Pierard, responsable de la cellule mobilité chez Akt for Wallonia.
Le télétravail en Belgique semble ainsi atteindre un plafond. Celles et ceux qui l’adoptent ne désirent pas nécessairement l’étendre davantage, comme chez Ethias où le maximum est de trois jours par semaine. « C’est le parfait équilibre qui permet de tirer le meilleur des deux mondes, commente le directeur RH. Nous avons connu, à travers la crise sanitaire, du full télétravail. Il est clair qu’en termes de santé mentale des collaborateurs et de collaboration des équipes, ce n’est pas forcément le modèle le plus adéquat. »
Ce constat est également vrai pour de nombreux secteurs où le télétravail est en effet difficile à concrétiser. Par exemple, à Ans, Trasis développe, produit et commercialise des solutions automatisées pour le diagnostic et le traitement du cancer. C’est l’un des leaders mondiaux en médecine nucléaire. Dans ses bureaux, des ingénieurs et des techniciens fabriquent des robots. Dans ses salles blanches, les employés manipulent des médicaments et des isotopes.
« On ne saurait travailler ici à distance parce qu’on met différents matériels en boîte, » explique Ebru Bayram, opératrice au packaging. « Le stock est ici. Il est plus pratique de travailler sur place que de travailler à la maison. C’est aussi un endroit plus stérile que chez soi. » Son collègue Gédéon partage également cet avis.
Même pour ceux qui peuvent télétravailler, comme les ingénieurs, l’entreprise liégeoise ne le favorise pas. « Pour une société comme la nôtre, qui conçoit des équipements de haute technologie dans le domaine médical, l’innovation est essentielle. Mais cette innovation est beaucoup plus compliquée par visio-conférence que par des rapports et des contacts informels au quotidien. D’ailleurs, on dit souvent que la machine à café est souvent l’endroit où se créent les idées innovantes, » indique Vincent Theunissen, directeur des ressources humaines chez Trasis.
Pour des secteurs comme l’industrie, le commerce ou les soins de santé, le télétravail est quasi impossible.
« Or, ce sont également des fonctions avec des salaires qui sont souvent moindres, » complète Colette Pierard pour Akt for Wallonia. « Ces employés n’ont pas d’avantages, comme une voiture de société. De plus, leurs horaires à pause, qui sont beaucoup plus larges, ne correspondent pas à l’amplitude des transports en commun. Donc, ils utilisent leur voiture. Le télétravail ne semble pas opportun pour toutes ces personnes. »
De manière générale, le télétravail est surtout accessible aux employés ayant un niveau d’études supérieur. Parmi les diplômés de l’enseignement supérieur de type long, 57 % sont des télétravailleurs. Ce pourcentage chute à 12 % parmi les diplômés de l’enseignement secondaire.
Le télétravail apparaît donc comme une solution inégale. De surcroît, certains travailleurs ne disposent pas d’espaces dédiés chez eux. « Parce qu’ils vivent dans des logements plus petits, il se peut qu’ils n’aient pas de bureau. De plus, des enfants à la maison à partir de 15 heures ou 15 h 30 rendent le travail difficile. Cela peut effectivement poser problème, » ajoute-t-elle.
Le télétravail est par ailleurs très répandu parmi les personnes qui prennent le train. 68 % des navetteurs usent de cette option. En revanche, seulement 21 % des automobilistes choisissent parfois de travailler à domicile. « On s’aperçoit que ce sont surtout les usagers du train qui sont les plus utilisateurs du télétravail. Ces personnes ont moins besoin d’une aide financière pour se déplacer, » explique Colette Pierard.
Elle souligne aussi un effet rebond : « Si on ne se déplace pas pour travailler, on se déplace souvent quand même pour déposer les enfants à l’école, faire des courses, etc. On continue de faire des déplacements, même s’ils sont plus courts. »
L’étude du Bureau du plan montre que « 49 % des télétravailleurs effectuent un ou plusieurs déplacements supplémentaires lors de leurs jours de télétravail. Le motif prédominant pour ces déplacements est le postérieur courses/services. »
Un dernier effet négatif induit par le télétravail est l’augmentation de la consommation de chauffage ou d’électricité à domicile. Bien que ces coûts soient souvent pris en charge, partiellement ou complètement, par l’employeur, cette consommation d’énergie demeure, alors que l’objectif est de la réduire.
Ainsi, face à tous ces éléments, la question qui se pose est : le télétravail est-il une solution de mobilité face à la crise énergétique actuelle ?
« C’est une partie de la solution, selon nous, » conclut Vincent Theunissen, DRH de Trasis. « C’est un outil parmi d’autres, mais nous pensons qu’il est nécessaire de trouver et développer d’autres solutions de mobilité. »
Colette Pierard partage cet avis : « Au premier abord, l’idée peut sembler attrayante, car réduire ses déplacements diminue la consommation de carburant, et donc les coûts. Mais en pratique, ce n’est peut-être pas la meilleure solution. »
Loin d’être une solution miracle, le télétravail demeure un outil parmi d’autres pour diminuer la consommation des travailleurs belges. « Les alternatives, quand cela est possible, incluent les transports en commun, le bus, le train, éventuellement le vélo, et lorsqu’il n’y a que la voiture, je préconise le covoiturage, » conclut-elle.

