
Nicolas Moës : les États-Unis à la traîne sur l’encadrement de l’IA par rapport à l’Europe.
L’Union européenne se lance dans une nouvelle ère de régulation de l’intelligence artificielle, marquée par l’entrée en vigueur progressive de plusieurs dispositions de son règlement sur l’IA depuis août dernier. L’objectif principal de cette initiative est de protéger les citoyens face à l’utilisation croissante de ces technologies. L’IA Act, première législation de ce type au monde, vise à encadrer le développement, la commercialisation et l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle susceptibles de poser des risques pour la santé, la sécurité ou les droits fondamentaux.
À partir du 2 août 2026, de nouvelles obligations seront mises en place. Ces règles incluront des lignes directrices destinées à aider les fournisseurs et les responsables du déploiement de systèmes d’IA, ainsi que les autorités compétentes, à respecter les exigences de transparence stipulées à l’article 50 de l’IA Act.
Nicolas Moës, expert en gouvernance de l’IA à The Future Society, a souligné lors de son intervention dans l’émission Matin Première que les contenus générés ou modifiés par une intelligence artificielle devront être clairement identifiés. Il précise : « En théorie, il doit y avoir des marques, des indications claires qui ne laissent pas de doute sur le fait que c’est un contenu créé ou modifié par une intelligence artificielle. » Cette exigence de transparence ne s’applique pas uniquement aux utilisateurs humains, mais doit également être accessible aux machines pour faciliter la détection automatique et la vérification à grande échelle.
Moës a également mentionné qu’une période de transition est en cours, avec une application progressive des nouvelles règles dans les mois à venir.
Un autre point essentiel abordé par l’expert est le rôle du Bureau européen de l’intelligence artificielle, qui a été établi au sein de la Commission européenne pour superviser la mise en œuvre de l’IA Act. Composé d’environ 145 personnes, ce bureau dispose désormais de nouveaux pouvoirs, lui permettant de demander des informations aux acteurs concernés, d’exiger des évaluations spécifiques et même d’imposer des sanctions et des amendes, en particulier aux modèles d’IA les plus puissants, susceptibles de générer des risques systémiques.
Moës a cité les grands modèles développés par des entreprises telles qu’OpenAI, Anthropic ou Google DeepMind, qui soulèvent de nombreuses inquiétudes. « Il y a un petit groupe de modèles qui sont super risqués, mais aussi beaucoup plus puissants que d’autres », a-t-il résumé.
La question de la compétitivité européenne face aux États-Unis et à la Chine est également soulevée. Selon Moës, la lenteur de l’Europe ne se résume pas à une simple question de réglementation. Il met en avant la fragmentation des marchés financiers, fiscaux et de l’emploi en Europe, qui entrave l’émergence de grands acteurs à l’échelle continentale. « L’argent est là, dans les comptes d’épargne, les fonds de pension et les assurances, mais il est réglementé », a-t-il observé.
Enfin, l’interview aborde les préoccupations exprimées par certains acteurs majeurs du secteur, tels qu’Anthropic et OpenAI, qui ont signalé des comportements problématiques de certains modèles d’IA, pouvant mener à des usages déviants. Moës estime que ces alertes soulignent la nécessité d’un encadrement plus strict. « C’est une vraie menace », a-t-il déclaré, ajoutant que la quête de puissance a parfois prévalu sur l’instauration de garde-fous adéquats. Il conclut en affirmant que « en matière d’encadrement de l’IA, les États-Unis sont à la traîne par rapport à l’Europe ».
Avec l’application de ces nouvelles régulations, l’Union européenne cherche à établir un équilibre entre innovation, sécurité et transparence, un défi que Moës considère crucial pour éviter les dérives tout en fournissant un cadre clair aux développeurs, entreprises et citoyens.
