
Montres et anneaux connectés : le sommeil peut-il devenir une performance ?
Le premier réflexe de Maryline au réveil n’est plus de se demander comment elle se sent. C’est de vérifier ce que sa montre pense de sa nuit.
Encore allongée dans son lit, elle prend son téléphone et ouvre l’application liée à sa montre connectée. Un graphique s’affiche. Temps de sommeil, sommeil profond, sommeil paradoxal, réveils nocturnes, fréquence cardiaque… Quelques secondes suffisent pour que l’application lui délivre son verdict.
« Au début, c’était de la curiosité. Aujourd’hui, je me rends compte que ça influence vraiment ma journée », raconte cette Bruxelloise de 43 ans. « Quand le graphique est mauvais, j’ai déjà l’impression que je vais être fatiguée. Pourtant, il m’arrive de me sentir en pleine forme. »
« C’est étrange, mais parfois je fais plus confiance à ce que dit ma montre qu’à mon propre ressenti. »
Comme Maryline, des milliers de personnes consultent chaque matin les données enregistrées par leur montre, leur anneau connecté ou leur application de sommeil. Les fabricants promettent d’aider leurs utilisateurs à mieux récupérer, à améliorer leurs habitudes et à mieux comprendre leurs nuits.
Mais ces objets nous aident-ils réellement à mieux dormir ? Ou sont-ils en train de transformer le sommeil en une nouvelle quête de performance ?
Pourquoi cette fascination pour les chiffres ?
Pour Gaëtan Devos, psychologue au Centre médico-psychologique Confluences à Namur, ces objets répondent avant tout à un besoin très humain : celui de reprendre le contrôle. « Nous vivons dans une société où nous cherchons à mesurer énormément de choses. Notre alimentation, notre activité physique, notre poids, nos performances… Le sommeil n’échappe plus à cette logique. »
Selon lui, cette quête est aussi une réponse à l’incertitude. « Beaucoup de facteurs influencent notre sommeil et nous échappent : le stress, les émotions, les hormones, la génétique ou les imprévus du quotidien. Les objets connectés donnent l’impression que si l’on mesure davantage, on pourra mieux maîtriser la situation. »
Une démarche qui n’est pas problématique en soi. « Vouloir prendre soin de soi est positif. Chercher à comprendre pourquoi on dort mal aussi. Mais… »
« Comme pour le sport ou l’alimentation, tout devient problématique lorsque l’on tombe dans l’excès. »
Le spécialiste rappelle qu’une bonne nuit ne se résume jamais à un graphique. « Le sommeil est avant tout un moment de récupération. Ce n’est pas une compétition. »
Les montres et anneaux connectés donnent parfois l’impression d’analyser notre sommeil avec une précision scientifique.
La réalité est plus nuancée. « Il faut être très clair : ces appareils ne remplacent absolument pas un examen médical », explique le Dr Pierre Bachez, pneumologue au Service de pneumologie-allergologie et spécialiste des pathologies du sommeil au Centre multidisciplinaire de Somnologie des Cliniques Saint-Luc de Bouge.
L’examen de référence reste la polysomnographie, réalisée dans un laboratoire du sommeil. « Elle mesure notamment l’activité électrique du cerveau, les mouvements des yeux, l’activité musculaire ou encore la respiration. Les montres ne disposent évidemment pas de ces informations. »
À la place, elles s’appuient sur différents indicateurs : les mouvements, la fréquence cardiaque, parfois la saturation en oxygène ou un électrocardiogramme. « Les algorithmes en déduisent ensuite les différentes phases du sommeil. Chez une personne qui dort normalement, cela donne une estimation intéressante. Mais cela reste une estimation. »
Selon le spécialiste, les études montrent une concordance d’environ 50 à 60 % avec une polysomnographie lorsqu’il s’agit de déterminer les différents stades du sommeil. « Elles ne voient pas le sommeil, elles le déduisent. »
Même constat pour le Dr Albert Lachman, somnologue au Jardin du Roi Medical Center. Selon lui, qu’il s’agisse d’une montre, d’un anneau connecté, d’une application sur Smartphone ou d’un capteur placé sous le matelas, le principe reste similaire. « Tous ces objets utilisent essentiellement des capteurs indirects. Le plus souvent, ils analysent les mouvements du corps. Moins vous bougez, plus l’appareil suppose que vous dormez profondément. Mais il s’agit d’une déduction. »
Le médecin voit régulièrement les limites de cette approche en consultation. « Des patients insomniaques arrivent avec les données de leur montre qui leur indiquent qu’ils ont bien dormi. Pourtant, eux ont vécu une nuit très difficile. Les objets connectés surestiment souvent le temps de sommeil. »
Les modèles qui enregistrent aussi la saturation en oxygène ne permettent pas non plus de diagnostiquer une apnée du sommeil. « Les mesures sont prises à intervalles espacés. Une apnée peut très bien se produire entre deux relevés. On passe donc à côté de nombreux événements. »
Pour autant, le somnologue ne rejette pas ces technologies. « Elles peuvent être intéressantes pour suivre l’évolution d’un patient au fil du temps, par exemple après un traitement pour une insomnie ou un trouble respiratoire. Mais elles ne suffisent jamais à poser un diagnostic. »
Le véritable impact de ces objets ne réside peut-être pas dans la qualité de leurs mesures. Mais dans la manière dont nous les interprétons. « Si ma montre me dit que j’ai mal dormi, je risque de commencer ma journée en étant convaincu que je serai fatigué », explique Gaëtan Devos.
Le psychologue parle d’un phénomène d’anticipation. « Cette croyance peut influencer notre façon de vivre la journée. À l’inverse, il arrive aussi que l’on ait objectivement peu dormi tout en se sentant en forme. »
Son conseil ? Avant d’ouvrir son application, commencer par s’écouter. « La première question devrait être : ‘Comment est-ce que je me sens ?’ et non ‘Que dit ma montre ?' »
Ce paradoxe est aujourd’hui bien connu des spécialistes du sommeil. Il porte même un nom : l’orthosomnie.
Ce terme désigne les personnes qui deviennent tellement préoccupées par leurs données de sommeil qu’elles développent une anxiété autour de leurs nuits. « Nous rencontrons effectivement ce phénomène », confirme Pierre Bachez.
Albert Lachman observe lui aussi cette évolution. « Les gens arrivent avec leurs graphiques et leurs résultats. Ils finissent parfois par perdre confiance dans leurs propres sensations. » Une phrase revient souvent dans son cabinet : « Ma montre dit que… »
Pour lui, cette évolution interroge. « Ce n’est pas le score de l’objet qui compte. Ce qui compte, c’est comment la personne se sent. Pour dormir, il faut justement être capable de se déconnecter. »
Le somnologue sourit. « Moi aussi, je porte une montre connectée. Mais la nuit, je ne regarde pas l’heure. »
Les données des objets connectés arrivent désormais jusque dans les consultations.
Selon Albert Lachman, environ un patient sur quatre montre aujourd’hui les informations enregistrées par sa montre ou son anneau connecté.
Pierre Bachez fait le même constat. « Les gens arrivent avec leurs graphiques. Et parfois, ils ont tendance à croire davantage leur montre que leur médecin. »
« Aujourd’hui, un patient sur quatre arrive en consultation avec les données enregistrées par sa montre ou son anneau connecté. »
Les deux spécialistes invitent pourtant à remettre ces données à leur juste place. Une baisse répétée de la saturation en oxygène, un sommeil très fragmenté ou des réveils très fréquents peuvent constituer un signal d’alerte. Mais seul un médecin peut interpréter ces informations dans leur contexte et décider si un examen complémentaire est nécessaire. « Ces outils peuvent être utiles pour attirer l’attention sur un problème », résume Pierre Bachez. « Ils ne remplacent jamais un diagnostic. »
Pour les trois experts, le problème dépasse largement les objets connectés. Notre société dort moins. Nous passons davantage de temps devant les écrans, travaillons plus tard, répondons à nos messages jusque dans notre lit et peinons à véritablement déconnecter.
« Quand j’ai commencé ma carrière, beaucoup de patients lisaient encore un livre avant de dormir », raconte Albert Lachman. « Aujourd’hui, ils regardent leur Smartphone ou leur tablette. Cette stimulation cognitive retarde l’endormissement et nuit à la qualité du sommeil. » Le spécialiste recommande d’arrêter les écrans une à deux heures avant le coucher.
Pierre Bachez rappelle lui aussi que les notifications, la lumière des écrans ou une activité physique trop intense en soirée peuvent perturber le sommeil. Selon lui, dormir régulièrement moins de six à six heures trente peut entraîner une fatigue chronique et augmenter le risque de certaines maladies, notamment le diabète ou l’obésité.
Au fond, les trois spécialistes posent la même question. Pourquoi cherchons-nous à tout mesurer ?
Pendant longtemps, nous avons compté les calories. Puis les pas. Puis les kilomètres parcourus. Aujourd’hui, nous analysons aussi nos nuits.
Pour Gaëtan Devos, cette évolution reflète une société qui valorise le contrôle et la performance. « Il faut accepter qu’une partie de notre vie échappe à la maîtrise. »
« Si l’on cherche à tout contrôler, on devient progressivement plus rigide et on finit parfois par ne plus profiter de l’instant présent. »
Albert Lachman partage cette réflexion. Selon lui, notre époque a longtemps valorisé celles et ceux qui dormaient peu, comme si le sommeil était du temps perdu. Pourtant, rappelle-t-il, si nous passons près d’un tiers de notre vie à dormir, ce n’est évidemment pas par hasard. Pendant
