Liban : un siècle de conflits a modelé un pays en tensions
Le Liban a été plongé dans la guerre depuis le 2 mars, lorsque le Hezbollah a ciblé Israël pour « venger » la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei. Selon un dernier bilan officiel, les frappes israéliennes ont tué plus de 3700 personnes au Liban.
Le Liban est à nouveau en guerre. Ce conflit a débuté le 2 mars, lorsque le Hezbollah a attaqué Israël pour « venger » la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, survenue au début de l’attaque israélo-américaine contre l’Iran quelques jours plus tôt. Malgré les efforts de médiation et les accords de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, les affrontements se poursuivent dans le sud du pays.
Le dernier bilan officiel fait état de plus de 3700 personnes tuées par les frappes israéliennes au Liban. Les autorités libanaises accusent Israël de mener une politique d' »urbicide » dans le sud du pays, visant à détruire des villes. Une étude du CNRS libanais indique que depuis le début des hostilités en 2023, plus de 290 000 logements ont été détruits ou endommagés, dont 61 000 depuis mars et 12 000 durant la trêve.
Cette escalade souligne la fragilité d’un État pris au cœur des rivalités du Moyen-Orient. Elena Aoun, professeure et chercheuse en relations internationales à l’UCLouvain, en présente les raisons.
Situé sur la rive orientale de la Méditerranée, le Liban occupe une position stratégique entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique depuis des siècles. Ce petit pays s’étend sur environ 10 400 km², soit presque trois fois moins que la Belgique. Il abrite une diversité de populations et de confessions religieuses, avec 18 communautés officiellement reconnues, dont les chrétiens maronites, les sunnites, les chiites et les druzes.
Cette pluralité constitue à la fois une richesse culturelle et une source majeure de déstabilisation. Pour comprendre les crises successives du Liban contemporain, il est essentiel de remonter à la fin de l’Empire ottoman. En 1861, l’Émirat du Mont-Liban est reconnu par l’Empire ottoman, administré par les maronites et les druzes.
La guerre et ses conséquences laissent un traumatisme profond au Mont-Liban, déjà marqué par une famine dévastatrice, fruit de plusieurs facteurs naturels et d’un siège des Français.
À l’issue du conflit, la France obtient un mandat sur le Liban et la Syrie. En 1920, elle crée le « Grand Liban », étendant le territoire du Mont-Liban à des régions côtières et intérieures majoritairement peuplées de musulmans sunnites et chiites. Cette construction est perçue comme coloniale, selon la spécialiste du Moyen-Orient, qui souligne que « le Grand Liban est tout aussi artificiel que la Jordanie ou ce qui deviendra Israël. » La violence marquera également cette période, les Français réprimant par la force les insurrections dans cette région.
Les nouvelles frontières sont tracées sans tenir compte des réalités sociales, séparant villages et familles par des lignes administratives imposées par Paris et Londres, générant ainsi de vives révoltes entre 1936 et 1939.
Sous le mandat britannique en Palestine, les autorités favorisent l’immigration juive européenne tout en réprimant les populations arabes locales, aggravant les tensions dans la région.
La France maintient un système politique basé sur le partage du pouvoir entre les communautés religieuses, qui est institutionnalisé à l’indépendance (1943-1946) avec un président chrétien maronite, un Premier ministre sunnite et un président du Parlement chiite. Ce modèle, bien qu’initialement stabilisateur, favorise le clientélisme et des rivalités communautaires, concentrant les richesses entre les mains d’élites politiques et économiques.
Le Sud-Liban, la vallée de la Bekaa à l’Est et la majorité du Nord restent durablement marginalisés.
À partir des années 1960, l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) établit des bases militaires dans le Sud-Liban pour mener des opérations contre Israël. Cela entraîne des bombardements israéliens réguliers, laissant les populations locales dans une insécurité permanente.
Le 13 avril 1975, un bus transportant des Palestiniens est attaqué par des Phalangistes chrétiens, tuant 27 personnes et blessant 19 autres, marquant le début d’une guerre civile. Ce conflit dépasse rapidement les frontières internes, les tensions accumulées aboutissant à un véritable champ de bataille régional.
En 1976, la Syrie envahit le nord du Liban, tandis qu’Israël envahit le Sud-Liban en 1978. Le pays devient progressivement un théâtre de conflits régionaux, nécessitant le déploiement de la FINUL par l’ONU.
En 1982, Israël lance une offensive « Paix en Galilée » contre l’OLP, conduisant à son départ du Liban. Les milices chrétiennes se vengeront par les massacres de Sabra et Chatila, tuant des milliers de civils palestiniens.
Au milieu de cette violence, le Hezbollah émerge, soutenu par l’Iran après la révolution islamique de 1979, et profite des frustrations des chiites.
Les accords de Taëf de 1990 mettent fin à la guerre civile, mais la Syrie devient la puissance dominante au Liban, à la fois par l’absence de véritable souveraineté nationale et par l’occupation israélienne au Sud-Liban. Le Hezbollah gagne en popularité, considérant son rôle dans le retrait israélien de 2000 comme une victoire.
Après les années 2000, le Liban est sujet à de nouvelles crises, exacerbées par des événements comme les attentats du 11 septembre et l’invasion américaine de l’Irak. La société libanaise se divise entre les partisans et les opposants de la présence syrienne, dans un contexte de tensions régionales croissantes.
Aujourd’hui, le Liban se trouve à la croisée de toutes ces tensions.
