Belgique

Les médias publics européens sous pression à Prague, Paris, Vilnius et Bruxelles

En France, la commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » a récemment publié un rapport de plus de 500 pages. En République tchèque, plus de 200.000 personnes ont manifesté à Prague le 21 mars, dénonçant un projet de loi visant à supprimer la redevance audiovisuelle.


En France, une commission d’enquête parlementaire concernant « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » a récemment publié un rapport de plus de 500 pages, après plusieurs mois d’auditions. Ce rapport a renouvelé les critiques visant France Télévisions, Radio France, et France Médias Monde.

Créée par le groupe UDR (Union des Droites pour la République), promoteur d’une union entre les droites et l’extrême droite, cette commission a ravivé les accusations de partialité, de coûts trop élevés et de manque de transparence qui pèsent sur les médias publics. Cependant, ces critiques ne sont pas uniquement françaises. Partout en Europe, des mouvements populistes et nationalistes contestent le rôle, le financement et l’indépendance des médias publics, et certaines formations politiques n’hésitent pas à agir lorsqu’elles accèdent au pouvoir.

### La République tchèque, nouveau front de la bataille

Historiquement, la République tchèque a été perçue comme un modèle dans la région. Avant l’ascension de la coalition dirigée par Andrej Babiš, Reporters sans frontières avait jugé que le pays disposait des médias publics les plus robustes parmi les anciens États du bloc de l’Est.

Cette image pourrait aujourd’hui être compromise. Des milliers de Tchèques manifestent depuis plusieurs semaines pour défendre l’indépendance de Česká televize et de Český rozhlas, les médias publics tchèques. Plus de 200.000 manifestants se sont réunis à Prague le 21 mars pour dénoncer un projet de loi visant à abolir la redevance audiovisuelle, remplacée par un financement inscrite directement au budget de l’État.

### « Ils cherchent à détruire les médias de service public indépendants dans notre pays. »

Martin Řezníček, rédacteur en chef adjoint de l’information et responsable du service international de Česká televize, explique que cette nouvelle réforme pourrait transformer les médias audiovisuels tchèque. « Le gouvernement populiste a annoncé qu’il présenterait un texte qui ramènerait notre budget au niveau de 2008. La réduction annoncée représente environ 15% du budget actuel, mais l’impact réel serait bien plus significatif, tenant compte de l’inflation cumulée sur près de vingt ans », précise-t-il.

De plus, « la réforme prévoit de remplacer le système de redevance par un financement via le budget de l’État, sans aucune garantie d’indépendance, et n’autoriserait une augmentation de financement que lorsque l’inflation cumulée atteindrait 10% ».

Officiellement, les autorités justifient cette réforme par la nécessité de réduire les coûts budgétaires, affirmant que plusieurs médias publics européens sont d’ores et déjà financés directement par les finances publiques. Cependant, Martin Řezníček n’en est pas convaincu. « Nous avons déjà fait des économies depuis 2008 », dit-il. « Le gouvernement prétend que la majorité des médias publics européens sont financés par le budget de l’État. C’est en partie vrai, mais cette réforme ne garantit aucune indépendance. »

Au-delà des aspects financiers, une préoccupation politique prédomine. « Plusieurs membres de la coalition font des critiques infondées à l’encontre des médias publics depuis longtemps. Nous savons qu’ils ne veulent pas notre bien et qu’ils cherchent à détruire les médias de service public indépendants dans notre pays. »

Il affirme que les intentions du gouvernement sont claires : « Ils veulent contrôler ce qui se passe et n’apprécient pas que les médias publics les interrogent. »

### Le soutien populaire important en République tchèque

Martin Řezníček note : « Nous avons reçu le soutien de l’opposition, du président de la République, du public, des étudiants et de nombreux citoyens. Cela nous motive à continuer notre combat pour préserver l’indépendance des médias publics ». Une nouvelle manifestation est déjà prévue dans les jours à venir, mais le gouvernement dispose de la majorité parlementaire pour faire voter ses réformes.

### En Slovénie, une remise en cause structurelle du service public

La situation en Slovénie est différente, mais tout aussi préoccupante pour les défenseurs des médias publics. Avec l’arrivée d’une nouvelle coalition, le service public audiovisuel est perçu comme menacé. Les tensions autour de RTV Slovenia ne sont pas nouvelles, mais s’inscrivent désormais dans un contexte politique où son rôle est remis en question par une partie du pouvoir.

« La RTV Slovénie – qui compte environ 2000 employés – est financée par une redevance de 14,02 euros par mois et par foyer. Cette redevance est la principale source de revenus du diffuseur public », explique Manica J. Ambrožič, présentatrice et éditrice. Elle ajoute : « Depuis l’entrée en fonction du nouveau gouvernement de Janez Janša, de nombreuses spéculations circulent sur les changements qui pourraient toucher RTV Slovénie et son financement. »

Le plus petit parti du Parlement, Resnica (« La Vérité »), soutenant le gouvernement, a proposé une loi pour supprimer la redevance audiovisuelle, remplaçant ce financement par des fonds directs du budget de l’État. Cette proposition n’a pas encore été débattue.

Natalija Gorščak, présidente du directoire de RTV Slovénia, souligne que « ce n’est pas seulement une question financière, mais également d’indépendance des médias publics et d’engagement envers le bien commun », ajoutant que « l’enjeu dépasse largement la question du financement. Il s’agit de préserver l’indépendance des médias publics dans un contexte de désinformation et de défiance envers les institutions. »

### Manifestations dans les rues et silences à l’antenne

Des manifestations de dizaines de milliers de personnes, lancées par l’Association indépendante des journalistes professionnels et les journalistes de la LRT, ont secoué la Lituanie. « Cela nous a encouragés. Le message adressé aux responsables politiques était clair : la LRT ne peut pas être écrasée », déclare Mindaugas Jackevičius, rédacteur en chef de LRT. Pendant cette période, des silences à l’antenne ont été observés, une forme de protestation propre au média, irritant certains responsables politiques.

Finalement, le rythme des réformes s’est ralenti et le texte législatif a poursuivi son parcours normal. « Cela signifie plus de bureaucratie et une structure de gouvernance plus complexe : un directeur général, un conseil, et un conseil d’administration. Mais l’essentiel est que nous avons réussi à défendre nos principes et à éloigner une menace de pression sur la liberté d’expression. »

### La Hongrie comme avertissement

Les situations en Belgique et en France sont distinctes. Ni la RTBF ni les groupes audiovisuels publics français ne font face à une remise en cause aussi radicale qu’en Europe centrale. Cela dit, les débats concernant leur financement, leur gouvernance et leur rôle médiatique sont particulièrement vifs. En France, la suppression de la redevance audiovisuelle en 2022 a relancé des interrogations sur l’indépendance financière du secteur. La Belgique, de son côté, est confrontée à des réductions budgétaires successives qui suscitent des craintes quant à la capacité de la RTBF à maintenir ses missions.

### L’Europe tente de réagir

Face à ces évolutions, l’Union européenne a adopté le règlement sur la liberté des médias, l’European Media Freedom Act, entré en vigueur en 2024, qui impose aux États membres de garantir l’indépendance éditoriale des médias publics et de fournir des ressources « suffisantes, durables, et prévisibles ». Il reste à voir si ces nouvelles règles suffiront à freiner les tendances observées dans plusieurs pays.

Dans un paysage européen de plus en plus polarisé, la question de l’indépendance des radiotélévisions publiques est plus centrale que jamais. Entre réformes contestées, tensions budgétaires et débats sur la gouvernance, les services publics audiovisuels se trouvent au cœur d’un équilibre fragile entre financement public et indépendance éditoriale.