Belgique

Lancement de W, le réseau social européen : l’Europe ne peut-elle pas concurrencer X (ex-Twitter) ?

Le 17 juin, le réseau social européen W a ouvert sa beta au public à Davos. W se positionne comme une alternative à X, avec un contrôle d’identité des utilisateurs et des infrastructures totalement européennes, hébergeant les données en Europe.


Il avait été présenté à Davos comme une réponse européenne à l’hégémonie de X (ex-Twitter), le réseau social européen W a lancé sa version bêta au public le 17 juin. Cela représente un véritable défi lancé à Elon Musk, jusqu’à dans le choix du nom : W, en effet, se situe avant X dans l’alphabet, permettant ainsi au réseau social européen de se positionner devant son concurrent sur de nombreux outils de référencement.

Derrière ce lancement, l’ambition est claire : proposer un réseau social alternatif, conçu dès le départ comme l’anti-thèse du modèle d’Elon Musk. Au programme : des utilisateurs authentifiés, plus de transparence, une protection renforcée de la vie privée et une approche du débat en ligne centrée sur la liberté d’expression.

« Contrairement à X, ce nouveau réseau social exigera un contrôle d’identité des utilisateurs », explique Xavier Degraux, consultant en marketing digital et réseaux sociaux. Concrètement, chaque compte devra donc être lié à une identité vérifiée. « Ce qui caractérise W, c’est un vrai travail sur la vérification pour s’assurer qu’il y a bien des êtres humains derrière les comptes, et non des robots qui tentent d’influencer ou de manipuler l’opinion publique », analyse l’expert.

L’autre particularité du projet réside dans son ancrage profondément européen, tant dans ses infrastructures que dans sa gouvernance : « Les données sont hébergées en Europe et les échanges sont sécurisés par Proton, une entreprise suisse spécialisée dans les services chiffrés. La plateforme est soutenue par une fondation suédoise dirigée par Anna Zeiter, une Allemande résidant en Suisse. Les serveurs sont établis en Finlande, tandis qu’une partie significative du développement technique est réalisée depuis l’Ukraine. C’est vraiment très européen », résume l’expert.

Un autre atout qui fait déjà de W un élève modèle de l’Union Européenne est l’intégration directe du Digital Services Act, le règlement européen qui régit les géants du numérique depuis 2023.

Mais la véritable originalité de W réside peut-être dans sa stratégie de développement. Plutôt que de chercher à attirer rapidement des millions d’utilisateurs, la plateforme européenne adopte une approche beaucoup plus progressive. L’idée principale est de construire un espace fiable où les contenus vérifiés occupent une place centrale.

« Ils ne cherchent pas à atteindre immédiatement le grand public. Leur objectif premier est, en réalité, de séduire d’abord les autorités économiques, politiques, publiques, ainsi que les médias, pour inciter ces derniers à publier autant sur W que sur X, puis progressivement les amener à délaisser X », analyse Xavier Degraux.

L’ambition affichée est de créer un effet d’entraînement. Si les décideurs, les institutions et les médias adoptent la plateforme, celle-ci pourrait devenir un lieu où certains contenus et prises de parole sont disponibles en priorité. Cela pourrait, à terme, attirer un public plus large. « Il y aurait alors un effet de levier vers le grand public puisque le contenu serait un peu plus exclusif. Il serait aussi davantage garanti en termes de fiabilité », poursuit l’expert.

Cette stratégie correspond également à une logique économique. Contrairement aux géants du secteur, W ne dispose pas des moyens financiers lui permettant d’absorber immédiatement des millions d’utilisateurs. « Ils n’ont pas levé des centaines de millions d’euros et seraient de toute façon incapables aujourd’hui de répondre à une demande massive. Commencer avec peu de comptes, mais très qualifiés, puis développer progressivement la plateforme est une approche très réaliste », estime Xavier Degraux.

Une vision résumée par la directrice générale de W, Anna Zeiter : « Si le Bruxelles politique commence à poster sur W au lieu de X, nous aurons déjà accompli beaucoup. »

Le moment choisi pour le lancement de W est significatif. Jamais X n’a été autant en difficulté.

Si W se lance sur le marché, c’est également pour répondre à un besoin croissant. Selon Xavier Degraux, le lancement du réseau social européen se produit à un moment clé pour X, qui fait face à des critiques croissantes sur sa modération, son utilisation de l’intelligence artificielle, mais également à des tensions avec les régulateurs européens et à une diminution de la confiance de certains utilisateurs depuis l’arrivée d’Elon Musk.

« Le plus frappant ici, c’est le moment. X n’a jamais été aussi en difficulté. Sans les dérives de X, ce genre d’initiative en Europe ou ailleurs n’aurait sans doute jamais vu le jour. Le point de départ, c’est l’arrivée de Musk », estime l’expert des réseaux sociaux, qui note également que l’émergence de W reflète une question plus large de souveraineté numérique. « On le voit sur l’aspect géopolitique. Entre les États-Unis et l’Europe, ça bataille. Il y a un vrai enjeu de souveraineté aujourd’hui qui est énorme. »

Cependant, une fenêtre d’opportunité ne garantit pas nécessairement le succès. Malgré cette défiance croissante envers les plateformes dominantes, les tentatives de concurrence se heurtent à des obstacles plus profonds.

Un exemple frappant de leur omniprésence se trouve dans l’arrêt de Floya, l’application de multimobilité de la STIB. Lancée pour centraliser les divers modes de transport à Bruxelles, la plateforme fermera ses serveurs le 31 décembre prochain, en raison d’un contexte budgétaire contraint, mais aussi d’une adoption insuffisante par les navetteurs bruxellois, face à des alternatives déjà largement utilisées, comme Google Maps.

Actuellement, les alternatives aux grandes plateformes numériques sont nombreuses : de Mastodon à Bluesky, en passant par Threads (Meta) ou encore le réseau social luxembourgeois Monnett. Cependant, ces plateformes émergentes peinent à attirer un nombre significatif d’utilisateurs au-delà de leurs premiers adeptes.

Par exemple, Threads a bénéficié d’un effet de levier massif grâce à son intégration à Instagram, atteignant rapidement plusieurs centaines de millions d’inscriptions. Mais selon Xavier Degraux, ces chiffres cachent une réalité plus nuancée : « Threads, c’est un peu un village fantôme », souligne-t-il, mettant en exergue le manque d’activité sur la plateforme malgré son impressionnant nombre d’utilisateurs.

À l’inverse, Mastodon n’a jamais vraiment quitté le cadre d’une approche de niche. La plateforme, plus complexe d’accès et moins intuitive pour un usage grand public, reste cantonnée à des communautés technophiles ou militantes. Bluesky, de son côté, connaît une croissance plus visible, avec environ 45 millions d’utilisateurs, mais demeure loin des géants du secteur. « Ce n’est pas X. C’est dix fois plus petit », résume l’expert, qui note toutefois l’apparition de bulles d’activité spécifiques, notamment au sein des communautés scientifiques.

Alors, pourquoi ces alternatives peinent-elles à s’imposer ?

Un premier élément de réponse est l’effet de réseau, un mécanisme bien connu en économie, selon lequel une plateforme ne prend de la valeur que si d’autres utilisateurs s’y trouvent déjà. « Quel est mon intérêt à quitter une plateforme où tout le monde est présent ? Malheureusement, si on est sur les réseaux sociaux, on n’a pas vraiment de vrai choix. Tant que votre tante sera sur Facebook, vous garderez un compte Facebook », explique l’expert.

Ce raisonnement est partagé par de nombreux acteurs : médias, politiques ou institutions restent souvent présents sur les grandes plateformes parce que leurs publics s’y trouvent déjà. « Les médias disent : j’y reste parce que les politiques y sont. Et les politiques restent parce que les médias y sont… On est sur un effet de réseau qui fait que personne n’a intérêt à sortir de ces bulles en premier. »

Cette logique circulaire renforce la domination des géants déjà bien implantés, grâce à un principe de « Winner Takes All » : « Dès que vous atteignez une taille suffisante, vous devenez intouchables. Non pas parce que vous continuez d’innover et de développer un produit formidable, mais parce que vous avez capté une audience », analyse Xavier Degraux.

Ce phénomène est accompagné d’un second verrou : les habitudes bien établies des utilisateurs. Une inertie que l’on observe également dans d’autres secteurs numériques, comme dans le streaming musical. Malgré les nombreux appels au boycott visant Spotify, les retraits de certains catalogues d’artistes, et les critiques sur la rémunération des artistes, la plateforme suédoise conserve une position dominante.

Car même quand des critiques émergent, quitter une plateforme implique de renoncer à des réseaux, des contacts et des contenus accumulés au fil des ans. Une inertie renforcée par le fait que les alternatives ne proposent pas toujours une expérience équivalente en termes de simplicité ou de fonctionnalités.

Enfin, la question des moyens financiers joue également un rôle déterminant. Les plateformes dominantes résultent d’investissements colossaux, souvent de plusieurs dizaines de milliards de dollars. « Ce sont des géants qui disposent de moyens financiers considérables, ce qui les place dans des positions géopolitiques très particulières, car ils peuvent avoir une influence comparable à celle d’un État », souligne Xavier Degraux.

Dans ce contexte, même une alternative novatrice part avec un handicap structurel. Le défi ne réside donc pas seulement dans l’innovation, mais dans le retard accumulé pendant des années en matière de données et de compréhension des usages de milliards d’utilisateurs. Au final, ce n’est pas tant la qualité des alternatives qui pose problème, mais plutôt l’inertie de l’écosystème numérique.

Le combat est-il donc perdu d’avance ? Selon Xavier Degraux, il convient d’éviter de comparer systématiquement chaque nouvelle plateforme avec X ou Meta. « Il faut privilégier des modèles plus de niche, avec moins de volume, mais des taux d’activité peut-être plus élevés. »

L’idée même de concurrence doit donc être nuancée. « Il n’y aura plus jamais un deuxième Twitter, un deuxième X », affirme l’expert. Toutefois, cela ne signifie pas que toute alternative soit impossible, mais suggère que la nature de la concurrence évolue.

Les nouvelles plateformes ne cherchent plus nécessairement à remplacer les géants, mais plutôt à occuper des espaces spécifiques. « Ce sont plutôt des plateformes de niche qui se lancent, chacune ayant pour objectif de s’approprier des parts de marché à X, avec sa propre approche », conclut le spécialiste des réseaux sociaux.

À court terme, W ne sera probablement pas un succès de masse. Pour Xavier Degraux, l’enjeu des premiers mois est d’installer la plateforme comme un espace crédible auprès des médias, des responsables politiques et des acteurs institutionnels. Selon lui, la plateforme dispose d’une fenêtre d’environ six mois pour prouver sa capacité à convaincre ce premier cercle.

« J’attends de voir si la séduction des autorités et des acteurs déjà critiques de X fonctionne. Il faut que la sauce prenne, c’est la condition sine qua non pour qu’il y ait un effet de levier après. Si dans six mois, il n’y a pas de véritable élan public, politique et médiatique, cela sera déjà compromis. »

Le défi sera de voir si la plateforme réussit à convaincre le grand public, ceux qui ne sont plus là en opposition à X, mais qui auront un véritable intérêt pour la plateforme. « Les opposants, les radicaux, ont déjà fait le choix de ces plateformes alternatives depuis Musk, depuis Trump. Ceux-là, je les considère quasiment acquis autour d’un projet comme W. Le vrai enjeu, c’est la masse critique qui, elle, mettra beaucoup plus de temps à se décider et pour qui les arguments de souveraineté, d’identification, de fiabilité de l’info ne sont sans doute pas aussi importants que pour les premiers convaincus. »

Il reste ainsi à déterminer si W parviendra à dépasser le statut d’expérimentation européenne pour s’imposer durablement dans les usages de notre quotidien numérique.