Belgique

La « slopaganda » : l’IA brouille-t-elle les frontières de l’information politique ?

Pour saisir pleinement le sujet abordé, un exemple concret de cette « slopanganda » s’avère éclairant : le compte X officiel de la Maison Blanche américaine en est un fervent praticien, diffusant une quantité considérable de contenu sur sa plateforme.

Prenons un exemple avec Donald Trump, qui se met en scène dans une réalité alternative en utilisant le code d’un dessin animé américain bien connu.

Pour appréhender cette slopanganda de manière approfondie, Laurence Dierickx, docteure à l’Université Libre de Bruxelles et assistante à l’École universitaire de journalisme de Bruxelles (EUJB-ULB), propose de distinguer plusieurs niveaux de lecture pour comprendre ce concept émergent. « La première notion, c’est la propagande. C’est un ensemble de communications dont l’objectif est d’influencer des opinions, des comportements ou des croyances d’un public. L’idée, c’est de faire adhérer l’opinion publique à un projet politique, à un récit idéologique ou géopolitique ».

Elle souligne que cette propagande peut s’appuyer sur des faits réels, mais en les sélectionnant, en les exagérant ou en les déformant pour orienter la perception du public, « voire en faisant usage du mensonge pur et simple ».

Avec l’essor des outils d’intelligence artificielle générative, une quantité croissante de contenus circule sur les réseaux sociaux et certaines plateformes numériques. Images, vidéos, textes ou voix synthétiques : ces productions, souvent faciles et peu coûteuses à créer, alimentent ce que certains chercheurs et observateurs désignent désormais comme la “slopaganda”.

Le terme combine deux concepts. D’un côté, le « slop », qui fait référence à un contenu produit en masse, souvent de qualité médiocre ou approximative.

Laurence Dierickx décrit « une masse croissante de contenus générés par ces intelligences artificielles génératives et des contenus de très faible qualité : des images absurdes, des vidéos sans intérêt, des faux récits émotionnels et des montages improbables ».

L’objectif principal de ces contenus n’est pas d’informer, mais de « capter l’attention en exploitant les algorithmes des plateformes, dans une économie de l’attention où l’on cherche avant tout des clics, des réactions et de la viralité ».

Dans la « slopaganda », on retrouve également la traditionnelle propagande, c’est-à-dire la diffusion d’informations orientées dans le but d’influencer l’opinion publique. Ensemble, ces éléments décrivent une stratégie où la quantité prime sur la qualité, visant à saturer l’espace informationnel.

La question ne se limite donc plus à distinguer le vrai du faux, mais à comprendre comment ces outils transforment notre rapport aux images et à l’information.

Dans un contexte où l’Union européenne tente d’encadrer ces usages via l’IA Act, notamment pour limiter les risques liés aux contenus trompeurs et aux manipulations, un phénomène attire de plus en plus l’attention : celui des images produites par IA qui, même lorsqu’elles sont manifestement fausses, laissent une empreinte dans les esprits.

Le débat autour du pouvoir des images n’est pas nouveau. Dès le VIIIe siècle, l’Empire byzantin était déjà marqué par une controverse entre les iconoclastes, opposés aux images religieuses, et les iconodules, qui en défendaient l’usage. Les premiers craignaient que les images ne trompent ou ne détournent de la vérité, tandis que les seconds y voyaient un support essentiel de transmission et de compréhension.

Aujourd’hui, le problème ne réside plus uniquement dans leur véracité. Il s’agit également de la puissance de l’image elle-même, à laquelle le cerveau humain accorde spontanément plus de poids qu’à une information purement factuelle.

En circulant massivement, ces visuels peuvent ainsi façonner des représentations, nourrir des impressions durables et influencer la perception du réel, même sans convaincre sur le fond.

Un des moteurs essentiels du développement de cette « slopaganda » réside sans doute dans l’accessibilité croissante des outils d’intelligence artificielle.

Pour chacun d’entre nous, il est désormais possible, en quelques secondes, de produire des centaines de publications, parfois adaptées selon les publics ou les langues. Là où il fallait autrefois des moyens, une équipe et une stratégie, une seule personne peut aujourd’hui contrôler l’ensemble de la chaîne de fabrication et de diffusion.

Comme le résume Laurence Dierickx, la slopaganda désigne « l’utilisation industrielle de contenus générés par des IA à des fins de propagande politique ou idéologique ». Elle y voit « une nouvelle forme émergente de guerre informationnelle » fondée sur des contenus viraux, émotionnels, souvent absurdes ou caricaturaux, utilisés pour faire passer des messages politiques.

Cette automatisation permet de diffuser très rapidement des récits biaisés, voire mensongers, sans mobiliser d’importants moyens humains.

Contrairement à la propagande traditionnelle, généralement plus structurée et plus facilement identifiable, la slopaganda se distingue par son caractère diffus, émotionnel et difficile à retracer, rendant ainsi les contre-discours fondés sur les faits plus compliqués à établir.

Un exemple illustratif se trouve dans une vidéo de la Maison-Blanche américaine mettant en scène un extraterrestre tentant de franchir un mur. Le message implicite semble clair : l’ »alien » est très certainement assimilé au migrant.

L’objectif n’est donc pas toujours de convaincre directement le citoyen, mais plutôt d’entretenir un climat de confusion. En multipliant les contenus contradictoires ou trompeurs, la slopaganda fragilise la confiance dans les sources d’information fiables et installe le doute chez le public.

Pour Laurence Dierickx, la différence avec la propagande classique réside précisément dans ce point : « la slopaganda ne cherche pas à être crédible spécifiquement. Là où la propagande traditionnelle essaie de convaincre, la slopaganda cherche avant tout à saturer l’espace informationnel, à générer de l’engagement et à déclencher des réactions émotionnelles ».

Les codes du mème, du divertissement et de la culture internet sont largement mobilisés : vidéos transformant des leaders politiques en figures héroïques, scènes de guerre reconstituées avec des figurines Lego, faux témoignages ou animations absurdes. Ce phénomène est parfois décrit comme une forme de « pollution informationnelle » ou de « surcharge informationnelle ».

Dans un article scientifique de 2025, « Slopaganda: The interaction between propaganda and generative AI », Michał Klincewicz, Mark Alfano et Amir Ebrahimi Fard expliquent que « dans un environnement de surcharge informationnelle, nous devenons vulnérables à ce qui nourrit rapidement cette attention, même au détriment de ce qui est exact ou pertinent ». Selon eux, la slopaganda repose également sur la familiarité : « la répétition, l’exposition fréquente rendent les contenus plus crédibles, même s’ils sont faux ».

Les biais de confirmation et les biais négatifs interviennent alors, renforçant ce que l’on croit déjà ou ce qui suscite une émotion forte, d’autant que ce type de contenu est souvent plus mémorisable, plus viral et plus partagé.

Face à ce volume massif de contenus, les utilisateurs peuvent éprouver de plus en plus de difficultés à distinguer le vrai du faux, jusqu’à ressentir une forme de lassitude, voire de désengagement. « La manipulation, ce n’est pas toujours remplacer la vérité par un mensonge », rappelle la chercheuse. « C’est parfois simplement noyer la vérité dans un océan de contenus viraux, émotionnels, contradictoires, jusqu’au moment où le public ne sait plus à quoi se fier ».

La montée de la slopaganda soulève des enjeux majeurs, en particulier en période électorale ou lors de crises. La circulation accélérée de contenus trompeurs peut peser sur le débat public, brouiller les repères et compliquer le travail des journalistes comme celui des institutions.

Pour y faire face, plusieurs pistes sont avancées : renforcer l’éducation aux médias, développer des outils capables de détecter les contenus générés par l’IA, ou encore mieux encadrer les plateformes numériques et la communication politique.

La chercheuse de l’ULB insiste également sur la nécessité de mieux comprendre « les mécanismes de l’économie de l’attention et le rôle des algorithmes dans la mise en avant de contenus viraux ».

Un autre exemple de cette logique se trouve dans l’un des clips en Lego utilisés par l’Iran pour répondre aux États-Unis. Là encore, le recours à des codes visuels ludiques et facilement « viralisables » montre comment des messages politiques peuvent être emballés dans des formats de culture internet pour circuler plus vite et frapper plus fort.

Si la production « automatisée » de contenus ne cesse de progresser dans la communication politique et institutionnelle moderne, la capacité des publics à exercer leur esprit critique devient plus centrale que jamais.

Dans ce contexte, comprendre les mécanismes de la slopaganda apparaît comme un enjeu clé pour préserver un espace informationnel fiable et pluraliste dans nos sociétés modernes.

Pour Laurence Dierickx, il s’agit d’un « phénomène encore émergent, mais qui donne déjà des indices sur la manière dont les technologies d’IA peuvent être mises au service de campagnes d’influence massives ».

Nous l’avons vu, entre humour, absurdité et émotion, la slopaganda illustre une évolution de la désinformation : son efficacité ne repose plus seulement