Belgique

Italie : quatre migrants tués par la mafia du « caporalato »

Le 1er juin dernier, quatre immigrés, ouvriers agricoles de Calabre, ont été brûlés vifs dans une voiture après avoir demandé à être payés pour leur travail. Paola Clemente, une ouvrière agricole italienne de 49 ans, est décédée le 13 juillet 2015 d’un arrêt cardiaque dans les vignes des Pouilles, après des journées de travail épuisantes sous une chaleur extrême.


C’était le 1er juin dernier. Quatre immigrés, ouvriers agricoles de Calabre, ont été brûlés vifs dans une voiture. Leur crime ? Ils réclamaient un paiement pour leur travail et refusaient d’être exploités. Comme l’indiquent le Corriere della Sera et le New York Times, les groupes criminels infiltrés dans l’agriculture italienne avaient d’autres intentions.

Les images des caméras de surveillance, diffusées par le Corriere della Sera, sont glaçantes. On y voit une voiture arrêtée dans une station-service où deux hommes lancent vraisemblablement un liquide inflammable à l’intérieur, avant de fermer les portes pour empêcher les passagers de s’échapper. Les quatre convives périront, « des travailleurs agricoles tués à Amendolara », précise le quotidien milanais. Cette tragédie a eu lieu dans une petite ville de Calabre, dans le sud de l’Italie.

Les recruteurs ciblent essentiellement des migrants vulnérables (sans papiers, demandeurs d’asile) ainsi que des femmes locales. Ils organisent le transport vers les champs, l’hébergement et la nourriture, en prélevant des commissions exorbitantes sur leurs salaires pour rembourser ces frais.

Les travailleurs effectuent entre 12 et 14 heures de travail par jour, avec seulement deux pauses de 10 minutes, pour une rémunération oscillant entre 4 et 5 euros de l’heure, bien en dessous des minima légaux. De plus, ils sont souvent victimes de violences physiques, de pressions psychologiques et subissent des conditions climatiques difficiles.

Le 13 juillet 2015, Paola Clemente, une ouvrière agricole italienne de 49 ans, meurt d’un arrêt cardiaque dans une vigne des Pouilles. Son décès survient après des journées de travail harassantes sous une chaleur accablante. Paola quittait son village chaque nuit à 3h30 pour parcourir 160 km en bus jusqu’aux champs, travaillant parfois jusqu’à 15 heures par jour pour un salaire d’environ 2 euros de l’heure, ses contrats étant falsifiés.

Une enquête menée par le tribunal de Trani met en lumière un système généralisé d’exploitation affectant des centaines d’autres cueilleuses agricoles. Ce drame suscite une immense indignation en Europe et Paola Clemente devient le symbole de la lutte contre le travail au noir et l’esclavage moderne. Son histoire incite le gouvernement italien à adopter une loi beaucoup plus stricte contre les caporali en octobre 2016.

Cette loi sanctionne le caporalato et l’agriculteur exploitant des individus. « Une peine de 1 an à 6 ans de prison et 1000 euros d’amende », précise la correspondante de la RTBF. « Cependant, pour les condamner, il faut d’abord les prendre en flagrant délit et les ouvriers agricoles ont souvent peur de s’exprimer. Les syndicats estiment que les contrôles sont insuffisants. Pour éviter les sanctions, les ouvriers, les braccianti, reçoivent un contrat de 1300 ou 1400 euros par mois, ce qui les met en règle, mais l’agriculteur, avec le soutien du caporal, exige le remboursement de 900 ou 1000 euros par mois pour le logement, le transport, etc. J’ai entendu parler d’un Indien qui a payé 12 000 euros à une filière pour obtenir un permis de travail et qui devait rembourser 1000 euros des 1300 euros de son salaire à son employeur. »

Ce fait tragique n’est pas un cas isolé. « On estime que 1500 ouvriers agricoles migrants ont perdu la vie à cause des conditions de travail au cours des dix dernières années. En 2024, le cas de Satnam Singh avait choqué : victime d’un accident de travail à Latina, au sud de Rome, une machine agricole lui avait tranché le bras, et son patron italien l’avait laissé mourir sans l’emmener à l’hôpital, comme s’il n’était pas un être humain », ajoute Valérie Dupont.

Le secteur agricole n’est pas le seul impacté. « Les agri-mafias sont des systèmes criminels qui recrutent principalement des travailleurs agricoles pour toutes les cultures du pays », souligne encore la correspondante de la RTBF. « Il existe aussi les ‘badante’, souvent des femmes des pays de l’est, qui prennent soin des personnes âgées en Italie. Les familles les payent pour s’occuper de leurs proches, avec ou sans contrat, et certaines filières sont également soumises à une forme de caporalato. On estime qu’en Italie, 235 000 personnes travaillent dans des conditions d’exploitation, sans dignité humaine. »

L’Italie fixe des quotas. En 2026, pour le secteur agricole, 88 000 ouvriers saisonniers pourront entrer sur le territoire et travailler dans les champs, 76 000 pour le tourisme et l’industrie. Le problème est que ces quotas profitent en quelque sorte aux criminels, comme l’explique Valérie Dupont : « La loi oblige l’employeur à connaître le nom de son ouvrier avant de faire la demande de permis de travail. Ainsi, les caporali recrutent en Inde, au Pakistan ou ailleurs des ‘co-nationaux’ qui vont payer pour la procédure. Une fois qu’ils obtiennent le permis de travail, ils arrivent en Italie et sont contrôlés par l’organisation criminelle. Donc, le gouvernement se vante d’être ferme sur l’immigration illégale tout en permettant aux entreprises de recourir à l’immigration légale, mais cela donne une image trompeuse de la réalité. »

Ce business ne se fait pas sans la complicité des Italiens. « La criminalité organisée calabraise, la ‘Ndrangheta, continue de prospérer et comme le révèle une syndicaliste, ‘elle excelle dans la sélection des caporali,' » assure le Corriere della Sera. Ce système criminel diffus implique donc de nombreuses complicités, comme le confirme La Repubblica, qui note que « cela fait des années que tout le monde raconte la même histoire : celle d’un nouveau caporalato apparemment pakistanais et indien, mais qui reste fondamentalement italien, car ceux qui tirent le plus de bénéfices de l’exploitation de ces esclaves sont des Italiens. »

Dans cette chaîne inhumaine, tout le monde y trouve son compte, sauf le migrant, conclut Valérie Dupont : « L’employeur est gagnant car, dans certains cas, il récupère une partie du salaire tout en ayant à sa disposition une main-d’œuvre bon marché. Le caporal en tire profit car il oblige le migrant à payer pour tous les frais : transport, papiers, nourriture, logement. On estime que cet esclavage des ouvriers agricoles génère un chiffre d’affaires de 73 milliards d’euros. Bien sûr, il y a de nombreux ouvriers agricoles bien traités, mais lorsque les ‘esclaves’ se rebellent, comme cela a été le cas en Calabre, ils prennent de terribles risques, car le caporal ne veut pas perdre cette main-d’œuvre qui lui rapporte gros, comme on l’a vu en Calabre début du mois. »

La presse italienne a largement couvert ce tragique événement, dénonçant le système du caporalato. Plusieurs journaux ont publié les photos et les noms des victimes de Calabre pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli. Quatre noms, quatre visages, souvent très jeunes. Parmi eux, Ullah Ismat Qiemi, originaire d’Afghanistan, âgé de 19 ans, ainsi que Safi Iayjad, 27 ans, et Amin Fazal Khogjani, 28 ans. Une marche s’est déroulée en mémoire de ces victimes en Calabre. Pas question de « faire un énième défilé endeuillé », avait averti le journal catholique Avvenire, soulignant la nécessité de mettre fin à l’exploitation des immigrés dans les champs italiens.