
Hantavirus, Ebola, rougeole : désinformation sanitaire en enjeu de santé publique en Europe.
En 2025, 7600 cas de rougeole ont été recensés dans l’Union européenne, selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC). Les quatre premiers mois de l’année ont ajouté 451 cas supplémentaires à ce bilan sanitaire.
Lorsque plusieurs cas de hantavirus ont été détectés ce printemps à bord du MV Hondius, un schéma familier s’est immédiatement réactivé. Dans les premières semaines, les réseaux sociaux ont vu fleurir des rumeurs avant même les faits. Théories du complot, fausses alertes sur de futurs confinements, prétendus remèdes miracles et images générées par intelligence artificielle présentées comme réelles ont envahi les plateformes.
Les réseaux sociaux se sont enflammés selon un modèle désormais bien connu. Les mêmes théories et narrations que durant la pandémie de Covid-19, comme si la mémoire collective avait conservé un arsenal rhétorique prêt à être utilisé.
L’Observatoire européen des médias numériques a documenté une désinformation massive : craintes de confinements imminents, rumeurs de campagnes de vaccination forcée, accusations contre l’industrie pharmaceutique d’avoir créé l’épidémie, ainsi que des images générées par intelligence artificielle présentées sous un faux jour. En Allemagne, certaines publications désignaient même l’Ukraine comme foyer d’origine du virus.
Partout, l’ivermectine, ce médicament antiparasitaire déjà devenu un symbole durant le Covid, réémergeait comme remède miracle. L’OMS a rappelé le 7 mai que le hantavirus ne représentait aucun risque comparable au Covid-19 et ne menaçait pas de devenir une pandémie mondiale, mais ces mises en garde sont restées sans effet. « Le filtre Covid » avait déjà teinté la perception des faits.
### Le virus de la peur voyage plus vite que la maladie
Ensuite, l’Ebola est survenu. L’OMS a annoncé une urgence sanitaire en République démocratique du Congo et en Ouganda, entraînant une nouvelle vague de méfiance.
Dans la région congolaise de l’Ituri, un habitant sur trois considère toujours qu’Ebola n’existe pas, selon l’ONG ActionAid. Cela se traduit par une réticence accrue à consulter, la persistance de comportements à risque, et l’inefficacité des campagnes de prévention. La désinformation ne met pas seulement en péril la qualité du débat public, mais elle peut également coûter des vies.
Cependant, un élément semble détonner dans le panorama médiatique mondial. Si le hantavirus a occupé une place prépondérante dans l’actualité, la rougeole est passée inaperçue. Au Bangladesh, une épidémie a pourtant causé la mort de centaines d’enfants sans attirer l’attention des médias.
Or, la rougeole n’est pas un problème distant. En Europe, 7600 cas ont été signalés dans l’Union européenne en 2025, selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC). Les quatre premiers mois de l’année ont enregistré 451 cas supplémentaires.
L’Agence européenne des médicaments met en lumière une cause bien connue : la baisse de la couverture vaccinale alimentée par les fausses informations. Le mythe selon lequel le vaccin Rougeole-Oreillons-Rubéole provoquerait l’autisme, pourtant réfuté depuis longtemps, continue d’impacté certaines décisions parentales.
### L’Europe face à une menace devenue permanente
Le changement est suffisamment profond pour influencer les conclusions du dernier Conseil européen. Les Vingt-Sept y ont évoqué la flambée d’Ebola en Afrique centrale, ainsi que les leçons tirées de la crise du hantavirus. Ils soulignent l’importance d’une gouvernance mondiale de la santé robuste et valorisent les mécanismes de coordination de l’Union. En sous-jacent, une prise de conscience s’affirme : à l’ère des réseaux sociaux, une crise sanitaire ne se gère plus uniquement avec des vaccins, des laboratoires et des stocks de médicaments. Elle se déroule également sur le terrain de l’information et de la confiance.
Face à cette menace, l’Europe est progressivement passée d’une logique de réaction à une logique de prévention. Dans plusieurs États membres, des dispositifs spécifiques ont vu le jour. En France, par exemple, le « canal détox » rectifie en temps réel les fausses informations sur les questions de santé.
À l’échelle mondiale, l’Union européenne a mis en place une stratégie à plusieurs niveaux.
La première consiste à mieux encadrer les plateformes numériques. La Commission européenne a renforcé son code européen de bonnes pratiques contre la désinformation, et l’entrée en vigueur du Digital Services Act (DSA) impose aux grandes plateformes davantage de transparence et de responsabilité dans la lutte contre les contenus trompeurs.
Les institutions européennes considèrent désormais la désinformation sanitaire comme un risque réel pour la santé publique. Certaines campagnes sont attribuées à des acteurs étrangers cherchant à exploiter les faiblesses des démocraties européennes. La Commission a ainsi souligné le rôle de la Russie et de la Chine dans certaines opérations observées depuis la pandémie de Covid-19.
La deuxième dimension de cette réponse est scientifique. L’Agence européenne des médicaments a annoncé la création d’un groupe consultatif chargé d’étudier l’hésitation vaccinale et de proposer des solutions pour renforcer la confiance du public. De son côté, l’ECDC publie régulièrement des analyses destinées à déconstruire les fausses informations sur les vaccins et les maladies infectieuses.
Cependant, plusieurs experts estiment que corriger les fausses affirmations ne suffit pas.
### Au-delà du fact-checking, apprendre à comprendre la science
Pour Doan Vu Duc, doctorant en philosophie des sciences à l’université de Namur et spécialiste des pseudosciences, la question est souvent mal posée.
» L’idée ne paraît pas totalement absurde », reconnaît le chercheur à propos des dispositifs de correction de l’information. Mais il souligne un présupposé problématique : celui selon lequel les individus adhèrent aux pseudosciences parce qu’ils manquent de connaissances scientifiques. » Bourrer le crâne de contenus », ne serait pas la bonne réponse. » À la place de devoir fournir plus de connaissances aux gens, on devrait plutôt leur permettre de comprendre comment fonctionne la nature même de la science, comment reconnaître un discours fiable, et qu’est-ce qui constitue une bonne justification dans un contexte scientifique. »
La nuance est primordiale. Il ne s’agit pas de rejeter l’information, mais de changer d’approche : plutôt que d’imposer des vérités toutes faites, il convient d’apprendre aux citoyens à juger par eux-mêmes.
À Bruxelles, cette philosophie inspire déjà certaines initiatives. Le projet Doubt My Sciences, financé par Innoviris et porté en collaboration avec l’ULB, intervient dans les écoles secondaires pour expliquer aux élèves comment opère réellement la démarche scientifique. L’objectif n’est pas de leur demander de croire les scientifiques sur parole, mais de leur montrer comment se construisent les connaissances, comment les hypothèses sont testées, corrigées et parfois abandonnées.
» Il faut admettre que la science est en constante évolution, que des théories en remplacent d’autres et que le paysage scientifique actuel ne ressemble pas du tout à ce qu’il était il y a un siècle, » rappelle Doan Vu Duc. La force de la démarche scientifique réside précisément dans sa capacité à se remettre en question et à se corriger. Faire comprendre ce mécanisme aux jeunes pourrait constituer le meilleur vaccin contre les pseudosciences.
### Une crise de confiance qui dépasse la santé
Le problème est structurel. Une enquête Pew Research publiée récemment révèle que la moitié des Américains de moins de 50 ans s’informent sur la santé via des influenceurs et des podcasts.
Le rapport du Parlement européen de 2024 présente une situation similaire pour le Vieux Continent : influenceurs bien-être, marques lifestyle, médecines alternatives, toutes ces sources rivalisent avec les autorités sanitaires dans l’espace numérique, souvent avec une plus grande attractivité.
Kate O’Brien, directrice du département vaccination à l’OMS, l’a affirmé sans détour dans une lettre ouverte publiée en septembre dernier : » La mésinformation et la désinformation voyagent plus vite et plus loin que la vérité. » Les conséquences sont palpables, déclin de la couverture vaccinale, recrudescence de maladies autrefois éradiquées, méfiance institutionnelle qui s’étend bien au-delà des questions de santé.
Cinq ans après le Covid-19, l’Observatoire européen de la santé constate que les populations les plus vulnérables se trouvent toujours les plus exposées. Les individus avec un faible niveau de connaissance en santé, ou déjà méfiants envers les institutions, sont davantage touchés par les fausses informations. Les inégalités face à l’infodémie reproduisent et amplifient les inégalités sociales.
### La prochaine pandémie sera aussi informationnelle
Les études européennes convergent sur un point : la correction des fausses informations reste nécessaire, mais demeure largement réactive. Une rumeur peut être démentie aujourd’hui et réapparaître demain sous une autre forme.
La véritable résilience passe donc par l’éducation, la culture scientifique et le développement de l’esprit critique. Autrement dit, il s’agit d’apprendre aux citoyens à évaluer eux-mêmes la crédibilité d’une source avant de partager une information.
Dans une époque où une vidéo virale peut atteindre des millions de personnes en quelques heures, la désinformation sanitaire n’est plus seulement un problème de communication. Elle est devenu un enjeu central de santé publique.
Pour l’Europe, le défi consiste désormais à trouver l’équilibre entre régulation, information, et éducation. Parce que les prochaines crises sanitaires ne se joueront pas uniquement dans les hôpitaux ou dans les laboratoires. Elles se joueront également sur les écrans. Et souvent, avant l’arrivée du virus.
