
Guerre en Ukraine : Kiev ne doit pas célébrer sa victoire.
Le conflit en Ukraine a duré 1575 jours, soit neuf jours de plus que les 1566 jours qu’a duré la Première Guerre mondiale. L’armée ukrainienne a récupéré quelques centaines de kilomètres carrés de territoire, dont 116 en avril et 282 en mai 2023.
1575 jours. C’est déjà neuf jours de plus que les 1566 jours de la Première Guerre mondiale. La guerre en Ukraine continue et le cessez-le-feu semble de plus en plus illusoire. Cependant, depuis deux mois, le conflit prend une tournure plus favorable pour l’armée ukrainienne, qui a récupéré plusieurs centaines de kilomètres carrés de territoire, dont 116 en avril et 282 en mai. C’est une tendance qui ne s’était pas manifestée depuis l’automne 2023. Avant cela, l’agresseur russe avait constamment avancé sur le terrain. La ligne de front se déplace donc en faveur de Kiev, et la Russie aurait même retiré ses troupes de la flèche de Kinbourn, un endroit stratégique à l’embouchure du Dniepr.
Bien que Moscou contrôle toujours près de 20 % du territoire ukrainien après plus de quatre ans de conflit, elle est enlisée dans l’un des pires conflits depuis la Seconde Guerre mondiale. Les pertes humaines et matérielles pour l’armée russe sont très élevées, avec plus d’1,35 million de victimes dans ses rangs.
À ces nouvelles du front s’ajoutent des frappes en territoire russe : les drones ukrainiens ont touché des infrastructures pétrolières, allant jusqu’à Saint-Pétersbourg, pendant le Forum économique russe, ainsi qu’une raffinerie à Moscou récemment. Ces attaques fragilisent un peu plus la logistique et l’économie russe, déjà en difficulté, et montrent les capacités technologiques de plus en plus avancées des drones ukrainiens.
Est-ce un signe du début de la fin pour Moscou ?
### La Russie, si elle perd du terrain, est loin d’avoir dit son dernier mot
Pour Maurine Mercier, notre correspondante en Ukraine, il est essentiel de nuancer l’idée d’un retournement ukrainien pour deux raisons. D’une part, il est possible que la situation se dégrade pour la Russie, « mais cela ne veut pas dire que les Ukrainiens rencontrent des difficultés qui commencent à s’atténuer, pas du tout ». Elle rapporte sa rencontre avec un commandant d’une brigade de dronistes sur la ligne de front : « Tout ce qu’il aimerait, c’est de pouvoir dire que ça va mieux. Mais non, ils ont des problèmes logistiques énormes. »
L’autre point de préoccupation pour la correspondante est le retour de la belle saison : « C’est le printemps : les soldats russes peuvent se camoufler et pénétrer les positions ukrainiennes. Donc, oui, si l’on regarde les choses au jour le jour, depuis deux mois, l’Ukraine a récupéré un peu de son territoire. Mais cela fait deux ans que c’est l’inverse qui se produit. » D’autant plus, ajoute-t-elle, que la Russie n’a pas encore lancé son offensive de printemps : « Je pense qu’il faut cesser de regarder la ligne de front d’un point de vue géographique. Il faut arrêter de la regarder bouger d’un millimètre ou non, cela peut être trompeur. Tant la Russie que l’Ukraine n’ont plus l’objectif d’essayer de gratter du territoire. L’objectif, parce qu’elles n’ont pas le choix, c’est de tuer un maximum de soldats ennemis afin d’affaiblir l’armée adversaire. »
### Des frappes de plus en plus létales sur ses civils et un moral en berne pour l’Ukraine
Maurine Mercier constate que les attaques sont beaucoup plus puissantes sur le territoire ukrainien : « Ce ne sont plus quelques centaines de drones, 200 ou 300 comme il y a un an. Non, c’est 700 drones, parfois 900, 70 missiles. » Un de ses contacts a partagé un témoignage glaçant : il a vu une frappe d’un missile Iskander à 350 mètres de chez lui. « Les maisons d’une rue entière ont été totalement pulvérisées. » En réalité, il s’agit plutôt d’une nouvelle escalade de la violence selon elle.
Les images favorables à Zelensky ne doivent pas créer une illusion d’optimisme au sein du camp ukrainien, souligne encore Maurine Mercier : « Le moral n’est pas bon. Un soldat ici qui a 40 ans vous dira : ‘J’ai un enfant de 10 ans. Mon but, c’est que notre génération se sacrifie dans l’espoir que nos enfants, qui ont aujourd’hui dix ans, n’aient pas à prendre les armes’. Ils sont découragés car il n’y a aucune perspective de négociation. »
Lors du sommet du G7 à Évian, Volodymyr Zelensky a rappelé à ses alliés qu’il souhaite négocier, mais surtout mettre fin à la guerre avant l’hiver, car la population ne peut pas endurer un nouvel hiver aussi difficile que le précédent.
### Attention à ne pas garder un regard biaisé sur les aides à l’Ukraine et la résilience russe
Une dernière précaution concerne l’aide militaire à l’Ukraine et les sanctions occidentales imposées à la Russie. À Évian, Zelensky a effectivement obtenu de Trump le rétablissement des sanctions sur le pétrole russe et l’envoi de moyens de défense antiaérienne par les dirigeants du G7, mais Maurine Mercier attire l’attention sur un point : il existe toujours un grand écart entre les discours et la réalité sur le terrain. « La France, par exemple, n’a jamais importé autant de gaz liquéfié russe qu’en janvier de cette année », rapporte-t-elle.
Du côté russe, il ne faut pas sous-estimer la résilience de la population civile… et son endoctrinement. En effet, « dans la tête de nombreux Russes, Poutine leur a fait croire qu’ils luttent pour leur survie, que l’Occident les attaque vraiment », affirme la correspondante, en s’appuyant sur des témoignages d’Ukrainiens tentant d’apaiser les tensions avec leurs amis restés en Russie. « Un Russe, vous le privez d’eau chaude pendant trois ans, cela ne lui pose pas de problème. Il arrivera à tenir avec deux patates par jour. »
