Enquête : Des maraîchers doivent détruire leurs légumes pollués.
À Trooz, le versant escarpé de La Rochette affiche un aspect pelé et rocheux, dépourvu d’arbres, avec un sol saturé de métaux lourds après un siècle et demi d’industrie. En 2021, un contrôle de l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA) a mis en évidence une concentration excessive de cadmium dans la production de chou frisé de Frédéric Bronne.
Depuis la route, le paysage choque : la colline est rouge. À Trooz, devant l’ancien site métallurgique de Prayon, le flanc abrupt de La Rochette présente un aspect dénudé et rocheux, sans arbres. Le sol, après un siècle et demi d’activités industrielles, reste saturé de métaux lourds. Les quelques végétaux qui parviennent à survivre sur cette pelouse clairsemée prennent une teinte rouge brique, reflet de la pollution souterraine de cette vallée liégeoise.
De l’autre côté de la colline, à Olne, se trouve la ferme biologique de Frédéric Bronne et Jérôme Debruxelles, actifs depuis 2015. Les métaux lourds, eux, sont ignorés. Cependant, en 2021, un contrôle de l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA) a révélé une concentration excessive de cadmium, un métal lourd cancérigène, dans leur production de chou frisé. « C’est une catastrophe », se remémore Frédéric Bronne, contraint alors de détruire sa culture. À ce moment-là, il se pose des questions : « Est-ce que ce qu’on cultive est encore correct ? Est-ce qu’on a fait une erreur ? »
À 70 kilomètres de là, Adrien Libois est encore dans l’ignorance qu’il va, lui aussi, devoir détruire ses récoltes de pommes de terre et d’oignons, elles aussi trop polluées au cadmium. Au moins douze autres maraîchers wallons ont subi le même sort, selon nos investigations.
La situation est préoccupante : 48.000 hectares de terres, soit trois fois la superficie de Bruxelles-Capitale, présentent un niveau de cadmium potentiellement trop élevé en Wallonie. Cela émane de la carte récemment publiée par le Service Public de Wallonie (SPW), qui montre « la teneur la plus vraisemblable en cadmium (en mg/kg de matière sèche), associée à une incertitude, dans les 30 premiers centimètres des sols agricoles et forestiers de Wallonie ».
La carte ci-dessous vient du SPW. Elle s’appuie sur des extrapolations basées sur plus de 9.000 échantillons de sol. Selon le Décret sols de 2018, les normes maximales pour le cadmium sont fixées à 1 mg/kg de matière sèche pour les sols naturels et agricoles, et 3 mg/kg de matière sèche pour les sols résidentiels.
Les enfants wallons sont particulièrement vulnérables, affichant un niveau d’exposition trois fois supérieur à celui de l’échantillon national de 2011, selon l’Institut scientifique de service public (ISSeP).
Face à l’augmentation des cas détectés chez les maraîchers, l’AFSCA a intensifié ses contrôles ces derniers mois. L’an passé, l’agence a analysé les légumes de 48 producteurs belges, dont 30 en Wallonie. Sur les 12 échantillons qui dépassaient les normes de cadmium, 11 provenaient du sol wallon (contre un seul en Flandre).
« On est un peu abasourdi de savoir que nos parcelles sont polluées sans qu’on le sache », déclare Adrien Libois, agriculteur dans la région d’Andenne. Pour lui, c’est un choc. Il doit également détruire ses récoltes, espérant que le froment semé sur la même parcelle sera moins contaminé que les pommes de terre. Dans la région, « plus personne n’ose mettre des pommes de terre, tout le monde a peur d’être contrôlé et de devoir faire face à la même chose que nous », lâche-t-il.
L’exploitation de Frédéric Bronne et Jérôme Debruxelles, tout comme celle d’Adrien Libois, se situe dans la zone rouge de la carte du SPW. Même si ces taux ne sont pas réels mais supposés, cette carte indique que les zones les plus probablement contaminées sont le long du sillon Sambre et Meuse, dans la région d’Andenne, autour de Liège et dans la région du pays de Herve. Ces zones sont « supposées contaminées par des activités industrielles historiques », écrit l’AFSCA.
Le ministre wallon de l’Environnement, Yves Coppieters (Les Engagés), a confirmé cette origine le 19 mai 2026 au Parlement de Wallonie, déclarant qu’au sud du pays, « la principale source historique de contamination des sols en cadmium sont les retombées de poussières produites par l’industrie métallurgique des métaux non ferreux ».
Durant cette même allocution du 19 mai, le ministre a précisé que « la pollution des sols due aux retombées atmosphériques [des industries] est quasi inexistante ».
Cependant, le problème va au-delà des seules frontières industrielles historiques. Récemment, un agriculteur a dû détruire sa culture d’épinards à Chièvres, une zone sans lien avec une activité industrielle passée, selon des informations de la Fédération Unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs (FUGEA).
Son cas est loin d’être isolé. La chercheuse Sibylle Comeliau, au sein de l’ULiège – Gembloux Agro-Bio Tech, a analysé plusieurs légumes contaminés sans lien direct avec un ancien site industriel. « Il y a d’autres facteurs qui peuvent expliquer la présence du cadmium dans le sol de ces zones », signale la chercheuse, mentionnant notamment « l’épandage des scories », des résidus solides issus de la fusion ou du raffinage des métaux, souvent réutilisés par le passé comme matériaux de remblai ou engrais légers. « Ils ont vraiment participé à la dispersion de ces éléments dans l’espace agricole ». Un autre facteur mis en avant est l’utilisation d’engrais phosphatés.
Sur ce dernier point, le ministre Yves Coppieters a souligné que « le cadmium est naturellement présent dans différentes roches phosphatées utilisées pour produire les engrais minéraux » et que « ces matières fertilisantes représentent actuellement la principale source de cadmium dans les sols agricoles et, bien que ces apports soient faibles, ils alimentent le stock de cadmium dans les sols agricoles ».
En effet, le Maroc possède les plus grandes réserves mondiales de roches phosphatées d’origine sédimentaire. « Ce type de roches présente des teneurs en cadmium variables et pouvant être élevées. Inversement, les roches d’origine ignée, comme celles provenant d’Afrique du Sud ou de Russie, ont généralement des concentrations en cadmium peu élevées », selon l’Agence française de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES).
Le groupe marocain OCP, leader mondial du phosphate, applique depuis 2025 des traitements pour éliminer le cadmium de ses engrais exportés en Europe, visant à descendre sous la barre des 20 mg de cadmium par kilo de matière fertilisante.
Le règlement européen « fertilisants » impose un seuil de 60 mg de cadmium par kilogramme pour les engrais minéraux phosphatés importés sur le sol européen. C’est ce seuil qui est actuellement appliqué en Wallonie et en Belgique. Certains pays, comme la Suède, la Finlande ou le Danemark, imposent des limites plus strictes. Récemment, la France, qui avait une dérogation à 90 mg/kg, a voté un projet de loi pour durcir ces règles : l’objectif est de descendre à 40 mg/kg, puis d’atteindre 20 mg/kg à terme.
Le 21 mai dernier, la députée et sénatrice bruxelloise, Nadia El Yousfi (PS), a interpellé le ministre fédéral de l’Agriculture, David Clarinval (MR), sur la position de la Belgique concernant les limites d’émissions industrielles de cadmium et la présence de cadmium dans les engrais phosphatés dans les instances européennes. Elle attend toujours une réponse, le délai étant fixé au 25 juin prochain.
Pour notre enquête, nous avons également interrogé le cabinet du ministre fédéral de l’Agriculture sur la possibilité de réduire le seuil de cadmium dans les engrais phosphatés importés en Belgique. Il nous a répondu attendre « un rapport de la Commission européenne dans quelques semaines, pour le 16 juillet 2026. Les engrais sont normés au niveau européen. Les engrais respectant les normes européennes sont de libre circulation entre les États Membres en Europe. »
En Wallonie, le ministre Coppieters indique qu’il a décidé d’écrire à ses collègues compétents du niveau fédéral pour limiter la mise sur le marché d’engrais contenant du cadmium.
Malgré cela, les producteurs ressentent une colère croissante face à cette situation qu’ils n’ont pas provoquée. À ce jour, aucun maraîcher n’a reçu de soutien financier pour la destruction de ses récoltes invendables. Les syndicats agricoles se regroupent pour exiger des aides d’urgence. Bertrand Decock, de la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), et Guillaume Van Binst, de la Fédération des Jeunes Agriculteurs (FJA), s’expriment en chœur. Le premier souhaite que les autorités « ne laissent pas les agriculteurs de côté », tandis que le second réclame un « accompagnement technique et une prise en charge économique en cas de déclassement » des cultures.
Pour l’instant, cet appel reste lettre morte : « Aucun mécanisme de dédommagement n’est prévu à l’heure actuelle », confirme le cabinet du ministre wallon de l’Environnement. Celui-ci évoque que « la notion de ‘pollueur-payeur’ inhérente à ce type de dédommagement en matière environnementale est un obstacle légal récurrent ». Son administration préconise aux maraîchers concernés de changer leur production destinée à l’alimentation humaine vers l’alimentation animale ou de s’orienter vers des installations de compostage ou de biométhanisation.
Du côté de la ministre wallonne de l’Agriculture, Anne-Catherine Dalcq (MR), son cabinet précise que les agriculteurs concernés reçoivent déjà un accompagnement par le biais des centres pilotes. « À titre d’exemple, le CIM (centre interprofessionnel maraîcher – reconnu centre pilote) a produit un guide consacré au maraîchage en zones polluées par des métaux lourds. Une demande sera faite auprès des autres centres pilotes pour étendre ce type d’assistance aux cultures sensibles concernées. L’accompagnement sera renforcé », précise son cabinet.
Cependant, ces solutions ne répondent pas aux attentes de Frédéric Bronne. Lorsque la pollution de ses terres a été révélée, il cherchait des réponses. Pour lui, la responsabilité revient avant tout à son ancien voisin industriel, qui a contaminé les sols environnants au cadmium. « Ce n’est pas l’agriculteur qui est responsable des pollutions des sols passés », dit-il.
En somme, la compréhension du transfert du cadmium du sol vers la plante se situe au cœur des études menées par Sibylle Comeliau et son directeur de thèse, Gilles Colinet. Leur projet analyse les légumes de plusieurs maraîchers, dont Frédéric Bronne et Jérôme Debruxelles.
La quantité de cadmium dans une plante dépend non seulement de la nature géologique du sol, mais aussi d’autres paramètres tels que « les paramètres physico-chimiques du sol, par exemple le pH, ou le taux de matière organique. Un pH acide favorisera la disponibilité du cadmium pour la plante », note la chercheuse.
Sur un autre aspect, Aline Jacques, chargée de projet à l’ISSeP, souligne que la chaîne alimentaire joue aussi un rôle важный. « Si le taux de cadmium dépend d’une plante à l’autre, il dépend également d’un animal à l’autre. Certains animaux stockent davantage de cadmium présent dans leur alimentation que d’autres », ce qui peut se retrouver en plus grande quantité dans nos assiettes.
Les mollusques et les abats sont des exemples de ces aliments, alors que des produits de base tels que le pain ou les pommes de terre, bien qu’ayant des teneurs en cadmium plus faibles, ont un impact important sur l’exposition globale en raison de leur consommation quotidienne.
Une méta-analyse publiée en 2014 dans le British Journal of Nutrition, compilant 343 études, conclut que les cultures bio contiennent en moyenne 48% de cadmium en moins que les cultures conventionnelles. Toutefois, l’origine géographique joue un rôle déterminant.
En 2023, une étude de l’ISSeP a révélé que 95% des enfants wallons testés avaient du cadmium dans leurs urines, avec des concentrations plus élevées chez les enfants plus âgés. Mais seulement 0,5 % d’entre eux avaient des concentrations en cadmium dans leurs urines ne présentant pas de danger. Les facteurs explicatifs incluent le tabagisme passif et l’alimentation.
Enfin, Aline Jacques recommande aux individus de nettoyer régulièrement leur foyer, de se laver fréquemment les mains et de réduire leur consommation de tabac, qui peut représenter jusqu’à 43% de leur exposition. Ces habitudes sont d’autant plus essentielles chez les enfants, qui ont un comportement « main-bouche » très fréquent.
