Belgique

Des femmes filmées à leur insu avec des lunettes connectées.

En 2025, 7 millions de paires de lunettes Ray-Ban Meta ont été vendues, ce qui représente trois fois plus que les deux années précédentes. Jeanne a rapporté un incident où un homme l’a approchée et lui a demandé de signer un contrat d’enregistrement, qu’elle a refusé de signer.


C’est une paire de lunettes semblable à des Ray-Ban traditionnelles, mais en y regardant de plus près, les petits traits habituels sur le haut de la monture sont remplacés par une lampe LED et une caméra.

Ces lunettes connectées ont été mises en vente par Ray-Ban en collaboration avec le géant des réseaux sociaux Meta. La marque Oakley a également lancé un modèle connecté. En 2025, 7 millions de paires de lunettes Ray-Ban Meta ont été écoulées, soit trois fois plus que lors des deux années précédentes.

Elles se révèlent utiles pour les personnes malvoyantes grâce à des écouteurs intégrés dans les branches ou pour filmer sans utiliser les mains lors de séances de sport. Pour activer la caméra, il suffit d’appuyer sur un petit bouton de la monture. Lorsque la caméra est en marche, une lampe LED s’allume et clignote, signalant à la personne en face qu’elle est filmée. Ce signal, encore peu connu du grand public, est souvent ignoré par certains utilisateurs, qui diffusent des tutoriels sur les réseaux sociaux expliquant comment procéder.

« Est-ce qu’il ne vient pas de me filmer ? »

Jeanne, une journaliste indépendante et serveuse dans un café à Bruxelles, témoigne avoir été surprise un soir d’avril. « C’était un soir assez calme. J’ai rangé la terrasse vers 23 heures lorsque j’ai remarqué deux individus sur le trottoir d’en face. Leur comportement m’a semblé suspect, et j’ai décidé de rester vigilante. L’un d’eux s’est approché de moi et a entamé une drague peu naturelle. » Elle raconte qu’au moment où il lui demandait s’il avait Snapchat, il portait la main à la branche de ses lunettes et a fait un geste. « J’ai eu un doute à ce moment-là : est-ce qu’il ne vient pas de me filmer ? »

« Un échange pas du tout naturel »

Ayant elle-même une paire de lunettes Meta, Jeanne reste sur ses gardes. « Je n’ai pas reconnu la couleur. Je n’ai donc pas souhaité le confronter tout de suite. » L’homme lui pose des questions sur son nom, ses profils sur les réseaux sociaux et son âge, tout en lui proposant un rendez-vous. « C’était un échange pas du tout naturel ; il n’écoutait pas mes réponses. Ce n’était pas une drague classique. » Après cinq minutes de refus de sa part, l’homme s’éclipse abruptement avec son compagnon. Jeanne remarque qu’il remet à nouveau la main sur ses lunettes.

Elle a croisé son regard mais n’a pas vu de LED allumée. Elle n’a trouvé aucune trace de cette vidéo sur les réseaux sociaux et n’a jamais su qui était cet homme, contrairement à Alice.

« Il retire ses lunettes, me remercie pour mon temps et me dit qu’il me filme avec ces dites lunettes depuis le début. »

Alice, elle aussi abordée à Bruxelles par un jeune homme, reconnaît le modèle de lunettes, sans voir la LED allumée. « Il a commencé par une drague assez classique, mais quelque peu étrange. Étant pressée pour un rendez-vous, je lui dis que je dois y aller. » Il la suit jusqu’à son rendez-vous.

« Quand j’arrive, il retire ses lunettes, me remercie pour mon temps et m’informe qu’il m’a filmée depuis le début. Il souhaite utiliser ce contenu pour ses réseaux sociaux, car il a l’habitude de filmer des femmes dans la rue, pour montrer aux hommes en 2026 qu’il est toujours possible de draguer. »

Le jeune homme propose de signer une autorisation d’enregistrement, mais conseille de l’écrire en un seul exemplaire pour le récupérer ensuite. Il lui propose aussi une « compensation » de 30 euros.

« Je ne voulais pas. »

Alice constate que c’est « un argument terrible », car cela semble vendre son consentement. Beaucoup de femmes se sentent contraintes d’accepter à cause de l’argent. Elle refuse de signer le contrat et prend contact avec lui quelques jours plus tard pour lui demander de retirer tout contenu la concernant, notamment après avoir consulté son compte Instagram qu’elle a trouvé perturbant.

« Il m’a répondu ‘Ok, je supprime’. Et c’est tout. »

Celui qui prétend vouloir sensibiliser les hommes à une approche respectueuse des femmes ne réagit pas au malaise d’Alice. « Il m’avait dit qu’il voulait faire de la prévention contre le harcèlement de rue, mais face à ma réaction, il ne propose pas d’améliorer ses futures interactions. »

Bien que son image n’ait pas été publiée, Alice exprime toujours sa tristesse. « Quand je pense à ce qui s’est passé, je suis très triste et encore submergée, car j’ai été trompée. »

Un outil pour promouvoir un business

Nous avons tenté de joindre le vidéaste à plusieurs reprises pour connaître sa version des faits, mais il n’a pas répondu. Sur ses réseaux sociaux, nous avons découvert de nombreuses vidéos de femmes abordées dans la rue. Certaines vidéos floutent les visages ou masquent les noms, ne divulguant pas leurs informations personnelles.

Certaines femmes ne trouvent pas cette approche dérangeante, tandis que des hommes témoignent des conseils en séduction qu’ils ont reçus. Dans le lien en bio, un calendrier permet de s’inscrire à des sessions de coaching en séduction.

Il existe une osmose de coaches en séduction utilisant les lunettes Meta sur les réseaux sociaux, transformant cela en un business. En France, un cours est proposé à 150 euros pour une heure. En Espagne, un coach a été arrêté pour ne pas avoir avisé les femmes qu’il les filmait. Au Royaume-Uni, certains utilisateurs sont allés plus loin en diffusant non seulement les vidéos mais aussi des données personnelles, entraînant du harcèlement, comme l’a révélé une enquête de la BBC.

Ce n’est pas légal de filmer en cachette sauf intérêt légitime

Que dit le droit ? Est-il légal de filmer les gens à leur insu ? Nous avons questionné Maître Saba Parsa, avocate spécialisée en technologies de l’information, à propos des témoignages de Jeanne et Alice ainsi que du contrat d’autorisation qu’Alice a reçu.

« Dans les deux cas, la légalité est sérieusement compromise. Concernant le second cas, le contrat me paraît peu conforme et ne respecte pas plusieurs exigences. »

Elle rappelle la nécessité d’un consentement explicite pour filmer une personne isolée, résidant en tout lieu. D’abord, « le droit à l’image exige un consentement pour la captation et la diffusion. Dans le cas d’Alice, il n’y a pas de consentement, car il lui est demandé après la captation. »

Le consentement peut parfois être fixé a posteriori avec un intérêt légitime, mais doit être justifié. « Est-ce que cet objectif est légitime ? Est-ce que l’enregistrement est nécessaire pour l’atteindre ? Ai-je d’autres moyens ? », interroge l’avocate.

« Pour provoquer un effet de surprise, il peut y avoir un intérêt légitime à ne pas annoncer que l’on filme. Toutefois, la personne doit être prévenue immédiatement après la séquence. Si elle s’y oppose, les images doivent être effacées sur tous les supports, et l’auteur doit prouver leur suppression. »

Et le RGPD

Un autre texte européen impose le consentement de la personne : le RGPD, qui protège les données personnelles. L’image et la voix d’une personne en sont aussi des données. Donc, il faut l’accord préalable de la personne. Ce consentement doit passer par « un acte positif clair ». La personne doit explicitement dire oui pour être enregistrée.

Il peut exister des circonstances nécessitant un consentement tacite. « Rester devant une caméra peut être un acte positif clair », précise l’avocate. Cependant, il faut que la caméra soit identifiable. Dans le cas des lunettes connectées Meta, il est prévu une lumière LED blanche qui signale l’enregistrement.

« Les utilisateurs doivent respecter toutes les lois en vigueur. »

Interrogée à ce sujet, la maison mère de Facebook a affirmé que contrairement aux smartphones, les lunettes comportent une LED signalant qu’un utilisateur capture du contenu. « Nos conditions d’utilisation stipulent que les utilisateurs doivent respecter toutes les lois et utiliser les lunettes Ray-Ban Meta de manière sûre et respectueuse. Leur utilisation ne doit pas conduire au harcèlement ou aux violations de la vie privée. »

La Belgique interpelle le comité européen de protection des données

Ce mercredi, la ministre de la Modernisation publique, Vanessa Matz, a demandé au comité européen de protection des données une réflexion sur les risques liés à l’essor des lunettes connectées et des dispositifs pouvant capter ou identifier des personnes à leur insu.

« Ce n’est pas parce qu’une technologie permet de filmer tout le monde, partout, tout le temps, que cela devient socialement acceptable. Les lunettes connectées peuvent offrir des usages bénéfiques, notamment pour les personnes malvoyantes, mais elles soulèvent de réelles questions sur la vie privée, le consentement et la sécurité dans l’espace public », a-t-elle déclaré dans un communiqué.

« La technologie ne suspend pas les règles de droit »

« Filmer son assiette avec des lunettes connectées n’est pas illégal. Filmer un inconnu dans un vestiaire, l’est. La distinction est fondamentale : la technologie ne suspend pas le droit, ni le respect d’autrui », précise-t-elle.

Comme notre enquête le révèle, la ministre met aussi en avant les risques spécifiques que ces technologies posent pour les femmes dans l’espace public : « Une femme ne doit jamais craindre d’être filmée, suivie ou identifiée à son insu, que ce soit dans un bar, dans la rue ou dans les transports. Les abus sexuels existent déjà dans le monde numérique. Les lunettes connectées ne doivent pas devenir un nouvel outil d’intimidation, de surveillance ou de harcèlement. »

Filmé à votre insu, que faire ?

Voici un rappel des démarches possibles si vous êtes victime de ce type de situation :

– Faire des captures d’écran photos et vidéos (via le logiciel OBS ou l’outil de capture d’écran de votre ordinateur, par exemple).
– Contacter la personne qui a posté la vidéo et lui demander de la supprimer.
– Signaler le contenu à la plateforme comme Meta ou TikTok, qui doivent répondre.
– Si aucune action n’est faite, saisir le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ou l’Institut belge des services postaux et des télécommunications (IBPT) qui peuvent analyser le contenu sous l’angle du DSA.
– Déposer une plainte auprès de l’Autorité de protection des données.
– Éventuellement, porter plainte comme cela a été fait en Espagne contre un coach en séduction.
– Demander une action « en cessation » par un avocat pour que la justice soit saisie dans les huit jours.

À ce jour, ni l’Autorité de protection des données, ni le CSA n’ont reçu de plaintes contre des vidéos prises à l’insu des personnes filmées avec les lunettes Meta dans notre pays.