Belgique

Cancer du sein : préoccupations des praticiens sur la réforme des chirurgies.

Ysabel Struye, responsable de la clinique du sein au CHR de la Haute Senne à Soignies, exprime son incompréhension face à la réforme prévue par le ministre fédéral Frank Vandenbroucke qui réorganise le fonctionnement des cliniques du sein et doit entrer en vigueur le 1er janvier 2027. Cette réforme centralise les opérations chirurgicales dans les cliniques de coordination tandis que les cliniques satellites, qui seront appelées « cliniques affiliées » à partir du 1er janvier 2026, se chargeront du dépistage et du suivi, mais plus de la chirurgie.


Ysabel Struye exprime son incompréhension face à la réforme prévue du fonctionnement des cliniques du sein : « Ça va faire une cassure dans la prise en charge globale. Transporter un patient et son chirurgien dans un autre hôpital, ça n’a aucun intérêt ni technique, ni autre ».

Cette chirurgienne, qui dirige la clinique du sein au CHR de la Haute Senne à Soignies, considère que cette réforme sera un bouleversement pour les patientes : « Ça complique les choses et ça augmente les frais pour les patients. Et puis ça va être pénalisant pour des patientes plus isolées et plutôt socio-économiquement défavorisées ». Elle représente ainsi plusieurs directeurs de cliniques satellites à travers les trois Régions du pays.

Cette réforme, proposée par le ministre fédéral Frank Vandenbroucke, vise à réorganiser le fonctionnement des cliniques du sein. Son objectif est de centraliser les opérations chirurgicales dans les cliniques de coordination. Les cliniques satellites (désignées « cliniques affiliées » depuis le 1er janvier 2026) seront désormais responsables du dépistage, du suivi et de l’accompagnement pluridisciplinaire, mais pas de la chirurgie.

Cette réforme s’inscrit dans une réorganisation plus vaste des soins de santé et doit entrer en vigueur le 1er janvier 2027, ayant déjà été repoussée une première fois.

En Belgique, on dénombre 79 cliniques du sein reconnues, dont une vingtaine sont des cliniques satellites liées à des cliniques coordinatrices. Ces cliniques satellites, généralement plus petites et situées dans des zones moins urbanisées, se rapprochent de populations comme le CHC Hermalle et Heusy à Oupeye ou le CHIREC Sare à Anderlecht.

Le ministre Vandenbroucke explique que « l’objectif de cette réforme est de concentrer ces interventions sur des centres disposant de l’expertise et des volumes nécessaires pour garantir la meilleure qualité de soins possible. Ces cliniques coordinatrices doivent répondre à des critères précis, notamment disposer d’au moins deux médecins spécialistes en chirurgie plastique, reconstructive et esthétique justifiant d’une qualification particulière en reconstruction mammaire ».

L’arrêté royal précise que parmi ces deux médecins spécialistes, « au moins un est rattaché à mi-temps à l’hôpital et dispose de compétences et d’une expérience prouvées et entretenues ».

Un des arguments soutenant la réforme vient d’un rapport de 2023 du Centre fédéral d’Expertise des Soins de Santé (KCE), qui a porté sur près de 50 000 patientes. Ce rapport conclut que « le risque de mourir d’un cancer du sein est supérieur de 44 % chez les femmes atteintes d’un cancer du sein invasif traitées sur un site hospitalier à faible volume (moins de 60 nouveaux diagnostics par an) et supérieur de 30 % chez les femmes traitées sur un site hospitalier à volume moyen (de 60 à 125 nouveaux diagnostics par an), en comparaison avec celles qui sont prises en charge sur un site à volume élevé (au minimum 125 diagnostics par an) ».

Pour le KCE, le volume d’activité est un indicateur associé à la qualité des soins, même si cette relation peut aussi être influencée par d’autres facteurs tels que l’expertise des équipes et l’accès à des techniques spécialisées.

Ysabel Struye estime que c’est « une lecture erronée » de l’étude qui « n’a jamais permis de mettre en évidence qu’on était moins bien soigné dans les cliniques du sein satellites que dans les principales. Les chiffres de guérison et de survie sont les mêmes ».

Dans un courrier adressé au ministre de la Santé, les directeurs et médecins coordinateurs de plusieurs cliniques satellites affirment que ces structures jouent un rôle essentiel dans l’accompagnement des patientes. Ils soulignent que la proximité géographique est un facteur déterminant pour l’adhésion aux traitements, la continuité du parcours de soins et la qualité de la relation entre les patientes et les équipes soignantes.

Ils s’inquiètent qu’en imposant le transfert systématique des interventions chirurgicales vers un nombre réduit de centres, la réforme fragilise cet équilibre. Les patientes pourraient être contraintes de multiplier les déplacements entre différents établissements, ce qui augmente le risque de rupture dans le suivi thérapeutique.

Ysabel Struye ne comprend pas pourquoi les actes chirurgicaux doivent être transférés vers les centres principaux : « La chirurgie liée au cancer du sein est relativement simple. Il n’y a aucun gain pour les patientes ». Concernant la proximité, elle indique : « Il y a des patientes qui vivent seules et qui n’ont pas de moyens de transport. Personnellement, j’ai des patientes qui viennent en consultation en bus. Si on doit leur demander de parcourir 20 à 30 kilomètres de plus en bus pour aller se faire opérer, elles ne peuvent pas le faire ».

Les professionnels rappellent également que la chirurgie est souvent une étape particulièrement anxiogène dans le parcours oncologique. Être opérée dans l’hôpital où l’on a été diagnostiquée et suivie pendant plusieurs semaines rassure de nombreuses femmes et contribue à leur confiance dans les soins reçus.

Les critiques portent aussi sur l’accessibilité des soins. Les acteurs hospitaliers craignent que la concentration des patientes dans un nombre limité de structures allonge les délais d’attente pour certaines interventions.

« Les délais vont probablement augmenter », explique Ysabel Struye. « Les cliniques principales sont théoriquement prêtes à nous accueillir mais en pratique pas du tout parce que le nombre de salles d’op n’a pas augmenté ».

Cette préoccupation est particulièrement forte en Wallonie, où plusieurs cliniques satellites risquent de perdre une part importante de leur activité chirurgicale. Les médecins mettent en garde contre le risque d’accentuer les inégalités territoriales, notamment pour les patientes vivant en zone rurale, les personnes âgées ou celles disposant de moyens de transport limités. À ces problématiques s’ajoute celle des langues, en particulier pour la communauté germanophone.

Évaluer l’augmentation de patientes vers des centres plus importants reste complexe. La distribution géographique pourrait influencer les résultats, mais Ysabel Struye estime qu’il faut compter « entre 60 et 100 patientes par an minimum » pour chaque clinique satellite.

Au-delà du débat sur la centralisation, la question fondamentale reste celle de l’équilibre entre excellence médicale et proximité des soins.

Une telle réforme soulève également des interrogations sur le plan économique et financier. Bien que ce volet ne soit pas mentionné comme un objectif politique, certaines institutions hospitalières expriment leurs craintes. « Il faut savoir que souvent, les chirurgies de ce type, étant plus lourdes, peuvent être déficitaires pour une institution hospitalière », souligne Sandra Giunta, directrice générale du CHU UCL Namur.

Pour de nombreux professionnels, l’enjeu est de maintenir un modèle où expertise et accessibilité se complètent. Ils plaident pour une organisation qui préserve les avantages des réseaux multidisciplinaires tout en assurant une prise en charge proche du domicile des patientes lorsque cela est possible.

Dans la province de Namur, cet équilibre semble avoir été atteint. La clinique satellite de Dinant a anticipé la réforme en s’affiliant au CHU UCL Namur, site Sainte Elisabeth. « Il faut avant tout bien définir l’itinéraire clinique », souligne Donatienne Taylor, oncologue et coordinatrice de la clinique du sein au CHU UCL Namur.

Ainsi, en province de Namur, une patiente de Dinant peut être diagnostiquée, accompagnée, et suivre un traitement dans sa clinique satellite avant d’être transférée pour l’acte chirurgical au site de Sainte-Elisabeth à Namur, puis retourner dans sa clinique d’origine pour le suivi post-opératoire. Pour Donatienne Taylor, « c’est une démarche qualitative qui permet d’avoir plus d’homogénéité dans les traitements, mais cela demande un travail préparatoire avec toutes les parties prenantes pour définir cet itinéraire clinique. Il est essentiel de préciser les responsabilités pour garantir la fluidité du processus. » Elle évoque les deux dernières années passées à préparer cette organisation, permettant d’éviter les délais actuels.

Le chirurgien Pierre Marchettini (CHU UCL Namur) affirme que les praticiens « sont prêts à bouger pour le bien des patientes ». Avec un paysage hospitalier relativement dense en Belgique, les déplacements restent limités. Pierre Marchettini ajoute que « le chirurgien venu de Dinant a été pleinement intégré dans notre service ».

Bien que toutes les cliniques satellites de la province de Namur n’aient pas encore transféré leur chirurgie vers le CHU UCL Namur, des adaptations ont été réalisées pour celles qui l’ont fait.

Alors qu’environ 11 000 nouveaux cas de cancer du sein sont diagnostiqués chaque année en Belgique, la réforme devra relever un défi majeur : améliorer la qualité des soins tout en préservant la continuité, l’humanité et l’accessibilité, des éléments essentiels du parcours des patientes.