Belgique

Accord nucléaire : l’Arabie saoudite prête à normaliser avec Israël ? « Depuis le 7 octobre, officiellement ce n’est pas le cas. »

Analyse avec David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique et rédacteur en chef de la revue « Orient stratégique » chez l’Harmatan.

G.K. Cet accord « est entièrement conditionné » à la ratification des accords d’Abraham par l’Arabie saoudite, qui reconnaîtrait de ce fait l’État d’Israël. Donald Trump l’a écrit sur son réseau social plusieurs heures après avoir annoncé l’accord. Cela surprend car, a priori, cette condition n’était pas explicite. Qu’en est-il ?

D.R-R. « Cela renvoie à la stratégie de communication quelque peu erratique du président américain. Cet accord relatif à la filière nucléaire en Arabie saoudite constituait l’une des trois conditions de normalisation avec Israël. La deuxième relevait d’un accord militaire de défense : il n’existe pas encore, mais on voit à quel point il est d’actualité. La troisième portait sur la résolution du conflit israélo-palestinien. Ces trois conditions ont été renversées après le 7 octobre, la question palestinienne étant officiellement redevenue prioritaire par rapport aux deux autres clauses. »

Manifestement, compte tenu de la difficulté à résoudre le conflit israélo-palestinien, Donald Trump a finalement admis l’idée qu’il était possible de dissocier les trois conditions et donc de valider un accord sur la filière nucléaire, sans que la normalisation soit pour autant automatiquement attendue. Cela explique qu’il ait ajouté sur son réseau cette perspective, qui s’inscrit dans les accords d’Abraham. On observe cependant une grande confusion, d’autant plus importante que le timing de cette annonce peut surprendre au regard de ce qui se passe avec Téhéran.

En effet, l’annonce de cet accord – maintenant – paraît absurde : d’un côté, les États-Unis mènent une guerre contre l’Iran pour l’empêcher d’avoir l’arme nucléaire ; de l’autre, ils autorisent l’Arabie saoudite à enrichir l’uranium quasiment les yeux fermés… N’est-ce pas contradictoire ?

D.R-R. « Pas les yeux fermés. L’accord avec l’Arabie saoudite s’inscrit dans le cadre des sections 1, 2, 3 de la loi américaine de 1954 sur le nucléaire, qui comporte neuf critères spécifiques. Il reste néanmoins nettement moins contraignant que l’accord nucléaire signé avec les Émirats arabes unis en 2009, accord qualifié de ‘Gold Standard’ — un accord extrêmement strict et transparent, qui impose aux Émirats de renoncer à l’enrichissement et au retraitement, sans ambiguïté ni soupçon possible. »

Le cas de l’Arabie saoudite est plus complexe, Riyad insistant pour maîtriser in situ le cycle de l’enrichissement nucléaire.

Qu’est-ce que cela signifie ?

D.R-R. « Cela implique une supervision d’autant plus soutenue par l’AIEA que la filière de l’enrichissement est duale : sa vocation première est civile tant que le seuil d’enrichissement reste faible, entre 3 et 5 %, mais elle peut potentiellement être détournée. »

Cette filière duale est précisément celle qu’a utilisée l’Iran pour prolonger son programme nucléaire à caractère militaire. Cela suscite logiquement des doutes, d’autant plus que Riyad ne semble pas disposée à signer le protocole additionnel de l’AIEA, ce qui pose problème — même si, sur le plan purement énergétique, la démarche s’inscrit dans le plan Vision 2030 post-pétrolier voulu par le prince Mohammed Ben Salman, avec l’objectif de diversifier les sources d’énergie, notamment solaire et/ou nucléaire.

Il existe donc un risque de détournement en l’absence de surveillance adéquate. Les Américains affirment disposer d’une « boîte noire » verrouillant les connaissances les plus sensibles et permettant d’éviter ce risque, mais cela soulève évidemment de nombreuses questions, surtout au regard du contexte actuel. Des questions qui ne manqueront pas d’être examinées par le Congrès américain dans la mesure où, tout cela combiné, n’est pas totalement rassurant.

Tout cela combiné n’est pas rassurant.

D.R-R. « Cela ajoute effectivement à la suspicion. On peut se demander s’il n’y a pas aussi un message subliminal adressé à Téhéran : Mohamed Ben Salman avait déclaré en 2018 que si Téhéran se dirigeait vers l’obtention de la bombe, l’Arabie ferait de même. »

Cet accord inclut-il la normalisation avec Israël ?

D.R-R. « Manifestement, la conditionnalité que Donald Trump a mentionnée a posteriori sur son réseau social n’était pas préexistante, ou du moins pas explicite. Deux clauses de l’accord n’ont pas été rendues publiques, de sorte qu’on ignore si cette conditionnalité y figurait. »

Donald Trump semble obéir à deux logiques simultanées. La première est purement mercantile, au profit de l’industrie nucléaire américaine, avec à la clé des dizaines de milliards de dollars. La seconde relèverait d’une dimension géoéconomique doublant la géopolitique : fermer le marché nucléaire saoudien aux concurrents potentiels que sont la Russie, maître d’œuvre de la centrale de Bouchehr en Iran, et la Chine qui entretient des liens étroits avec Riyad par le biais d’un partenariat stratégique.

On peut néanmoins s’interroger sur une certaine improvisation dans l’annonce de cet accord — son timing et ses modalités —, comme s’il y avait eu un rattrapage a posteriori sur l’idée que cela devait s’inscrire dans les accords d’Abraham, alors que cela n’avait pas été explicitement établi au préalable.

L’Arabie saoudite est-elle prête à normaliser ses relations avec Israël, comme cela a été fait avec d’autres pays arabes dans le cadre de l’accord d’Abraham ?

D.R-R. « Depuis le 7 octobre, officiellement ce n’est pas le cas. Cet événement a renversé la hiérarchie des trois conditions de la normalisation, la question palestinienne étant redevenue prioritaire. Compte tenu de l’impasse actuelle, notamment à Gaza et en Cisjordanie, on ne voit pas clairement comment l’ensemble pourrait s’articuler. Cela explique que Donald Trump ait choisi de traiter chaque condition isolément, y compris l’accord militaire, discuté par ailleurs. Une confusion demeure néanmoins : prises ensemble, aucune des trois conditions ne peut aboutir isolément. »

Or l’obsession de Donald Trump — une constante de ses deux mandats — est de parvenir à parachever les accords d’Abraham avec l’Arabie saoudite.

C’est d’abord une affaire de business ?

D.R-R. « Oui, mais pas exclusivement. Finaliser les accords d’Abraham avec l’Arabie saoudite demeure une de ses rares constantes, comme celle de la problématique du nucléaire iranien. »