Belgique

« 70 ans après le Bois du Cazier, Éric Pirard alerte sur la dépendance européenne aux métaux stratégiques »

Soixante-dix ans après la tragédie survenue au Bois du Cazier, le paysage minier a profondément évolué. Les mines, autrefois centrées sur l’extraction de charbon, se sont tournées vers des métaux stratégiques tels que le cuivre, le cobalt, le nickel et les terres rares, essentiels à nos technologies modernes. Éric Pirard, géologue, souligne : « Si ça ne pousse pas, il faudra bien l’extraire. Regardez autour de vous, la plupart des matériaux ont été extraits du sous-sol. »

Ces métaux, notamment le fer, l’aluminium et le chrome, sont devenus cruciaux pour les infrastructures, les appareils électroniques, les batteries et même les panneaux solaires. « On consomme des métaux comme jamais auparavant », avertit Pirard, qui observe une demande croissante alimentée par la transition énergétique, le numérique et les exigences de l’industrie de la défense.

Le véritable enjeu, selon lui, n’est pas tant la pénurie de ressources que la dépendance de l’Europe vis-à-vis des approvisionnements extérieurs. « Si on entend parler aujourd’hui de situation critique, c’est pour des raisons purement géopolitiques. L’Europe s’est désindustrialisée, elle a commencé par la mine puis la métallurgie, et elle est totalement dépendante du reste du globe pour son approvisionnement », déclare-t-il. Cela pourrait poser des problèmes pour certains métaux, comme le cuivre, si les investissements dans l’exploration ne suivent pas.

L’Europe, selon Pirard, accuse un retard dans sa transition énergétique, n’ayant pas sécurisé les matières premières nécessaires ni les capacités industrielles. « On se met des objectifs en termes de mobilité électrique et on n’en a pas les ressources, on n’a pas l’industrie », insiste-t-il.

En revanche, la Chine a adopté une approche opposée, en développant d’abord ses capacités d’extraction avant de se concentrer sur la métallurgie et la fabrication. « Les Chinois ont fait exactement l’inverse. Ils se sont dit : on veut être les leaders demain sur le marché de la mobilité électrique ou des énergies renouvelables », explique Pirard.

Concernant la sécurité des mineurs, le drame du Bois du Cazier rappelle les dangers du passé. Toutefois, grâce aux avancées technologiques, des catastrophes similaires pourraient être évitées. « Ce sont des choses qui ne devraient plus se produire aujourd’hui parce qu’on a des technologies de surveillance ou des technologies de prévention qui sont là », affirme Pirard.

Il évoque également la possibilité d’une mine entièrement robotisée, avec l’utilisation de l’intelligence artificielle pour explorer de nouveaux gisements. « Aujourd’hui, la mine pourrait être totalement robotisée. Mais pour ça, il faudrait qu’on mette dans le secteur minier les moyens qu’on met dans les big data », précise-t-il. La Belgique, avec son expertise en dragage, pourrait même exploiter les grands fonds marins pour des ressources minérales. « Ils ont démontré qu’on était capables d’aller chercher des nodules par 5000 mètres de fond », souligne-t-il, comparant cette prouesse à un exploit d’ingénierie comparable à un voyage sur la Lune.

Pour sortir de cette dépendance, l’Europe doit investir dans l’exploration de son sous-sol, reconstruire une filière métallurgique et former davantage d’ingénieurs. « On en parle beaucoup depuis quinze ans et le financement ne suit pas du tout », déplore Pirard. Il appelle à une action concrète, car « il y a beaucoup de discours, mais il y a peu d’action, il y a peu de suivi au niveau des investissements ».

Pour lui, il est impératif que l’Europe retrouve une capacité d’action et d’autonomie stratégique en matière de ressources. « Je pense qu’on doit vraiment s’y mettre, sinon le réveil risque d’être très douloureux », prévient-il.

Enfin, il souligne que la formation d’ingénieurs est essentielle pour garantir l’avenir de l’industrie minière. « Nous formons beaucoup trop peu d’ingénieurs par rapport aux autres régions du globe qui nous entourent », conclut-il, insistant sur le fait que même l’économie circulaire dépendra de ce savoir-faire. « Aujourd’hui, nous récupérons des métaux dans des vieilles machines à lessiver, des vieux ordinateurs, et puis ce sont les Chinois qui nous les rachètent », déplore-t-il, appelant à une réindustrialisation qui doit commencer dans les universités.