« Visages dans le corridor » de Sami Trabelsi : femmes face à elles-mêmes.
« Woujouh fel mamar » est le premier recueil de nouvelles de Sami Trabelsi, publié aux éditions Sikelli, et il est composé de cinq nouvelles de longueurs différentes. Dans la quatrième de couverture, Sami Trabelsi affirme que « l’homme n’écrit pas pour la visibilité, mais pour s’assurer qu’au fond de lui, il est toujours vivant ».
« Woujouh fel mamar » est le premier recueil de nouvelles de Sami Trabelsi, publié aux éditions Sikelli. Ce livre compte cinq nouvelles de longueurs variées, dont une occupe la moitié de l’ouvrage.
La Presse — Le terme « mamar » peut être interprété de différentes manières, notamment comme « passage ». L’image sur la couverture évoque un corridor à traverser, peuplé de présences troublantes, possiblement indésirables. Ce titre renvoie à la métaphore de la vie comme un couloir avec ses étapes, épreuves et rencontres. Il désigne également un espace littéral où un événement marquant se déroule dans la nouvelle éponyme. On y trouve aussi l’idée symbolique d’une traversée existentielle vers une issue. Cette évolution personnelle est essentielle, bien qu’elle s’accompagne d’incertitude, de solitude et parfois de peur. Chaque nouvelle délivre un éclat d’optimisme, une lueur d’espoir, et la morale y est clairement explicitée par l’auteur.
Les récits sont narrés à la troisième personne. Les personnages principaux sont en majorité féminins, à l’exception de la première nouvelle où « Hayet » a une présence limitée mais centrale au récit. Les actions et dialogues gravitent autour d’eux.
Sami Trabelsi consacre les trois premiers récits au thème du divorce, l’explorant sous divers angles.
Après Hayet, dont la vie est en jeu entre son mari et le Cheikh, vient Hela, enseignante de français, dans « L’autre moitié de Hela ». Cette nouvelle se distingue par son genre difficile à cerner, oscillant entre le fantastique, le réel et le psychologique, ce qui la rend particulièrement intrigante et captivante. Suite à un divorce suivi d’une désillusion amoureuse, Hela fait face à des événements étranges et inexpliqués.
Est-ce une hallucination ou le début d’un récit fantastique ? Le suspense est à son comble. Déchirée entre lucidité et doutes, entre souvenirs tangibles et perceptions déformées, elle immerge le lecteur dans son conflit intérieur. « Le véritable conflit a commencé, non seulement avec l’autre, mais avec un moi déchiré entre la raison et les obsessions, entre la mémoire et l’illusion », écrit Sami Trabelsi. La morale prône l’importance de regarder au-delà de ses peurs, en transformant même ces expériences en apprentissage.
Dans la nouvelle « Rihem sur écran », le divorce est à nouveau au centre.
Pour la protagoniste, c’était une conséquence naturelle face à un mari distant et une nouvelle passion pour celui qui n’était d’abord qu’une silhouette à l’écran.
Pour elle, le bonheur résidait dans l’évasion face à la froideur de son foyer conjugal. La lumière de la caméra pouvait-elle lui apporter chaleur ? Ce récit dénonce l’attrait pour la célébrité, la fascination pour les apparences et les « faux rêves » qui peuvent s’avérer destructeurs.
« La liberté est plus forte que mille écrans qui brillent sans réchauffer », conclut Sami Trabelsi.
La troisième nouvelle, intitulée « Visages dans le corridor », narre l’amitié entre Salma et Nesrine, perturbée par leur intérêt commun pour un homme. L’ambiance de désillusion amoureuse y est également présente, accentuée par une trahison qui rend la perte encore plus douloureuse. Parmi les réflexions marquantes, l’une d’elles aurait pu éviter la rupture : « Essaie de ne pas exagérer dans les sentiments ». Peut-être, au final, « nous aimons ce que nous voyons parce que nous y voyons notre propre reflet, et non leur véritable réalité », comme l’indique Sami Trabelsi. Nous sommes, en effet, souvent enclins à projeter nos désirs, rêves et besoins sur des individus que nous ne connaissons pas réellement. Cette quête de soi à travers autrui débouche souvent sur des désillusions profondes.
« Le corridor ne cache personne, il ne fait que refléter les visages de ceux qui savent regarder. Tous les visages que j’ai aimés étaient des miroirs, je n’y voyais que moi-même, personne d’autre que moi », souligne la protagoniste. Un passage qui pourrait résonner auprès de nombreux lecteurs.
La dernière nouvelle, « Une affaire d’intérêt public », aborde le thème du viol souvent tu, surtout lorsqu’il est associé à un abus d’autorité. Fatma a eu le courage de faire face à son agresseur, soutenue par les médias et des institutions spécialisées. Elle a su surmonter la peur sociale, l’indicible, et la pression exercée par sa situation financière instable pour revendiquer ses droits.
À travers les voix de personnages d’âges et de milieux variés, Sami Trabelsi cherche plus à comprendre qu’à juger. L’un des points communs entre ces figures féminines est que leur vulnérabilité n’est ni un défaut ni une limite. Elles savent s’affirmer au moment opportun et leurs revendications marquent des tournants décisifs dans leurs relations.
Loin d’être un prédicateur, l’auteur choisit un style à la fois poétique et philosophique pour rendre son message plus touchant et universel. Son écriture se démarque de l’arabe littéraire complexe et difficile d’accès. Dans les passages introspectifs souvent douloureux, il recourt à une technique récurrente : les protagonistes écrivent des notes pour se délester de la souffrance, entreprendre une auto-analyse et se reconstruire.
Dans la quatrième de couverture, Sami Trabelsi évoque également son rapport personnel à l’écriture. Pour lui, « l’homme n’écrit pas pour la visibilité, mais pour s’assurer qu’au fond de lui, il est toujours vivant ». Il précise que l’écriture est « un rituel personnel pour rester équilibré ». La reconnaissance ne constitue donc pas une fin en soi, ni un projet audacieux de changer le monde, mais un acte intime de réconciliation avec le chaos intérieur et les frustrations.
Amal BOU OUNI

