«Time line» de Mohamed Bouhjar : Une mémoire surveillée.
Mohamed Bouhjar réalise un court métrage intitulé «Time line» qui s’interroge sur la glissade contemporaine de l’homme dépossédé de sa propre tragédie. Le film, produit par Lotfi Layouni, aborde l’Intelligence Artificielle comme le réceptacle volé de notre intériorité et examine la reconstruction de la mémoire du protagoniste Walid.
Entre la douleur du bitume et les vertiges de l’anticipation, Mohamed Bouhjar crée un court métrage intitulé «Time line», où la technologie reflète nos cicatrices.
Une quête de mémoire désespérée qui rejette le spectacle pour explorer, à travers un face-à-face bouleversant avec le métal, ce qui demeure irréductiblement humain.

La Presse—Mohamed Bouhjar, créateur du court métrage «Time line», ne fait pas partie de la catégorie des créateurs bruyants : il est cet artisan discret dont la réserve est une manière de respecter la réalité.
Pour lui, la passion ne se dégrade jamais en posture, elle s’exprime dans sa façon de vivre. Autrement dit, c’est un auteur dont l’ego ne le consume pas, ce qui est rare.
C’est une qualité appréciable dans le monde du cinéma tunisien… Un univers où l’on discute, rit, se déchire, et se déchire encore, tout en plaidant pour des films qu’ils ne réalisent pas, et où les quelques films produits ressemblent souvent à d’autres. La raison pour laquelle «Time line» est évoqué, c’est précisément parce qu’il ne ressemble pas à d’autres œuvres.
Avec «Time line», le réalisateur s’engage dans une acrobatie cinématographique risquée, un équilibre délicat entre le réalisme social le plus rude et l’anticipation métaphysique.
Produit par Lotfi Layouni (Amilcar Films), un complice fidèle qui avait déjà identifié le potentiel de Bouhjar avec le court métrage Frida (récompensé à Oman à Louvain), «Time line» représente une audacieuse greffe. Le film s’appuie sur la réalité — comme les robots-patrouilleurs de la pandémie — pour plonger dans une quête d’identité où la science-fiction devient un scalpel plutôt qu’un simple décor.
Le film soulève la question de cette «glissade» moderne où l’homme, écrasé par la violence institutionnelle, se voit dépouillé de sa propre tragédie. Walid, le personnage principal, n’est pas qu’une victime de la torture : il est un exilé de sa propre chronologie.
Le réalisateur filme cette Time line psychologique comme un territoire occupé. L’ingéniosité du film réside dans ce kidnapping paradoxal : Walid enlève un robot pour «rapatrier» sa mémoire.
Confronté à cette Intelligence Artificielle qui utilise le Deep Learning pour imiter la brutalité humaine, le réalisateur pose une question essentielle : si la machine apprend de nos vices, qui est le véritable automate ? Le film nous place dans une situation poignante face à ce robot-miroir, démuni, mais porteur des clés de notre identité.
La caméra est à la fois un témoin et un complice. On peut la qualifier de clinique, et elle finit par épouser le regard de Walid dans une solidarité plastique saisissante. Le réalisateur a la délicatesse de ne pas questionner la «faute» de la victime, mais plutôt de s’intéresser à sa reconstruction.
Ce qui contribue à faire de «Time line» un film de qualité, c’est l’audace de son sujet, un véritable terra incognita dans le paysage cinématographique tunisien.
Alors que notre cinéma national s’est souvent distingué par sa chronique des luttes idéologiques ou par un constat frontal des abus policiers, il s’était rarement aventuré dans les profondeurs cybernétiques du traumatisme.
En intégrant l’Intelligence Artificielle non comme un gadget futuriste, mais comme le récipient volé de notre intériorité, Mohamed Bouhjar brise un plafond de verre thématique.
Il déplace le débat de la sphère publique vers la mémoire organique : le robot n’est plus perçu comme une menace extérieure, mais devient le gardien d’un fragment de notre âme nationale.
Pavé
La caméra est un témoin qui se mue en complice. Une caméra qu’on peut qualifier de clinique et qui finit par épouser le regard du protagoniste dans une solidarité plastique bouleversante.
