
SRA Ouertane : Plus de 40 ans après, le premier coup de pioche n’est toujours pas là
Plus de quarante ans après le lancement officiel du projet, le gisement de phosphate de Sra Ouertane reste l’un des grands projets inachevés de la Tunisie. Entre ambitions industrielles, contraintes techniques et nouvelles perspectives d’investissement, Sra Ouertane continue d’alimenter l’espoir d’un développement économique dans le Nord-Ouest.
La Presse — «Le gisement de Sra Ouertane, un espoir pour la région». C’est sous ce titre que La Presse de Tunisie publiait en 1983 un article consacré à l’un des projets miniers les plus ambitieux de la Tunisie indépendante.
J’accompagnais alors le Premier ministre Mohamed Mzali lors de sa visite au Kef, où il posait la première pierre du laboratoire de la Cité Eddir, marquant symboliquement le démarrage d’un projet destiné à transformer durablement l’économie du Nord-Ouest.
Le gisement de phosphate de Sra Ouertane, situé dans la délégation d’El Ksour, au gouvernorat du Kef, devait devenir un nouveau pôle industriel capable de créer des emplois, de stimuler l’activité économique et de réduire les disparités régionales.
Quarante-trois ans plus tard, le constat reste paradoxal : le potentiel du gisement est reconnu, les études se sont multipliées, plusieurs partenaires se sont intéressés au projet, mais l’exploitation industrielle n’a toujours pas débuté.
Pourtant, contrairement à d’autres projets qui ont disparu des priorités nationales, Sra Ouertane n’a jamais été abandonné.
Un gisement aux grandes ambitions
L’histoire du projet remonte aux années 1960. En 1965, les premières recherches géologiques sont engagées dans la région d’El Ksour afin d’évaluer les possibilités d’exploitation d’un nouveau gisement de phosphate.
Après des premières investigations peu concluantes, de nouvelles campagnes de prospection confirment l’existence d’un gisement important, considéré comme l’un des plus prometteurs du pays.
L’État tunisien y voit alors une opportunité stratégique : diversifier la production phosphatière nationale, jusqu’alors essentiellement concentrée dans le bassin minier de Gafsa, et créer un nouveau pôle industriel dans une région longtemps confrontée au chômage et au manque d’investissements.
En 1983, le gouvernement confie au cabinet américain Jacobs Engineering les études de faisabilité et d’ingénierie du projet. Les ambitions sont considérables : atteindre une production pouvant aller jusqu’à 10 millions de tonnes de concentré de phosphate par an à l’horizon 2000.
D’autres études réalisées durant cette période évoquent une première phase de production de 700.000 tonnes par an. La Société d’études de Sra Ouertane est créée avec l’ouverture du capital à des partenaires étrangers, notamment koweïtiens, tandis que plusieurs études techniques sont réalisées sous la supervision de l’Office national des mines.
Tout semblait alors réuni pour passer rapidement à la phase industrielle.
Un projet qui traverse les décennies
Cependant, le calendrier annoncé ne sera jamais respecté.
Durant les années 1990 et 2000, Sra Ouertane continue de figurer parmi les grands projets miniers tunisiens. Les études se poursuivent et les responsables du secteur rappellent régulièrement l’importance du gisement.
La difficulté réside dans la nature même du projet. Il ne s’agit pas uniquement d’extraire du phosphate, mais de créer un complexe industriel intégré comprenant des unités de traitement, des infrastructures de transport, des besoins énergétiques importants et des solutions durables d’approvisionnement en eau.
Au fil des années, plusieurs scénarios sont étudiés et plusieurs partenaires potentiels sont approchés, mais aucun montage industriel et financier ne permet de franchir le cap de la réalisation.
Des contraintes techniques et environnementales importantes
Les études géologiques ont confirmé l’importance des réserves de phosphate, mais elles ont également mis en évidence certaines particularités du minerai.
Comme plusieurs gisements phosphatiers dans le monde, le phosphate de Sra Ouertane contient naturellement des éléments associés, notamment de l’uranium naturel à faible teneur. Cette caractéristique n’empêche pas nécessairement l’exploitation, mais elle impose des procédés industriels adaptés, une gestion rigoureuse des sous-produits et un suivi environnemental particulier, selon les études techniques.
La question de l’eau constitue également un enjeu majeur. L’industrie phosphatière nécessite d’importantes quantités d’eau pour certaines opérations de traitement du minerai. Or, la région du Kef, comme l’ensemble du pays, fait face à une pression croissante sur ses ressources hydriques en raison des épisodes répétés de sécheresse et des effets du changement climatique.
La future exploitation devra donc concilier valorisation économique du gisement et préservation des ressources naturelles.
Après 2011, une volonté constante de relance
Après 2011, Sra Ouertane revient régulièrement dans les débats sur le développement régional.
Les gouvernements successifs manifestent un intérêt particulier pour ce projet, considéré comme un levier potentiel de croissance pour Le Kef. Lors de visites officielles dans la région, de réunions ministérielles ou de rencontres avec les représentants locaux et les députés, le dossier est régulièrement évoqué.
L’objectif reste le même : transformer une richesse naturelle en un véritable moteur économique capable de créer des emplois et de renforcer l’attractivité du Nord-Ouest.
Une étape importante intervient en 2022 avec le renouvellement du permis de recherche «Sra Ouertane» au profit de la Société d’études d’exploitation du phosphate de Sra Ouertane pour une durée de trois ans. L’arrêté signé par l’ex-ministre Neila Nouira Gongi prévoit un programme minimum de recherches estimé à environ 10 millions de dinars.
Une nouvelle perspective avec l’intérêt chinois
Le dossier connaît un nouveau rebondissement en 2025 avec l’intérêt manifesté par le groupe chinois Asia Potash International Investment Guangzhou.
Une délégation de l’entreprise se rend au Kef et exprime son intention de contribuer au développement du projet d’exploitation et de transformation du phosphate de Sra Ouertane.
L’investissement envisagé est estimé à environ 800 millions de dinars. Le projet prévoit la transformation d’environ un million de tonnes de phosphate par an et la création de plus de 1.500 emplois directs dans une première phase.
Une ancienne ministre de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie affirme alors que son département œuvre à créer un climat favorable aux investissements et à accompagner les projets générateurs d’emplois.
En décembre 2025, un nouvel arrêté institue un permis de recherche «Sra Ouertane» au profit de la Compagnie des phosphates de Gafsa. Le permis couvre une superficie de 3.600 hectares et prévoit un programme minimum de travaux évalué à 14,33 millions de dinars.
Pourquoi un retard de plus de quarante ans ?
Le retard de Sra Ouertane ne s’explique pas par une seule cause, mais par l’accumulation de plusieurs contraintes.
Le financement reste l’un des principaux défis. La mise en exploitation du gisement nécessite un investissement industriel lourd et un partenaire capable de s’inscrire dans une stratégie à long terme.
La rentabilité économique doit également être régulièrement réévaluée en fonction de l’évolution du marché mondial du phosphate, des coûts de production et des choix technologiques.
La question du transport constitue aussi un obstacle majeur. Contrairement au bassin minier de Gafsa, qui dispose d’une infrastructure ferroviaire historique, la région du Kef ne bénéficie pas d’une liaison adaptée permettant d’acheminer facilement de grandes quantités de phosphate vers les unités de transformation ou les ports d’exportation.
L’absence d’une infrastructure ferroviaire dédiée et l’éloignement des grands axes autoroutiers compliquent la logistique d’un projet industriel de cette envergure. Le transport par route représenterait une charge importante et difficilement compatible avec une production massive.
À cela s’ajoutent les besoins en énergie, en eau, les contraintes environnementales, les délais administratifs et la nécessité de réaliser des études complémentaires.
Un espoir qui refuse de disparaître
Sra Ouertane est devenu au fil du temps bien plus qu’un projet minier. Il représente l’attente d’une région qui espère transformer ses richesses naturelles en opportunités économiques concrètes.
Depuis 1983, les études se sont succédé, les responsables ont exprimé leur intérêt, les partenaires ont été recherchés et les permis renouvelés.
Aujourd’hui, avec l’intérêt d’un investisseur international et une nouvelle dynamique autour des grands projets régionaux, une nouvelle fenêtre semble s’ouvrir.
La prudence reste cependant nécessaire : entre la relance d’un dossier et le démarrage effectif d’un chantier, le chemin demeure long.
Mais au Kef, l’espoir demeure intact. Celui de voir enfin Sra Ouertane passer du statut de promesse historique à celui de réalité industrielle, et devenir le projet qui changera enfin le destin économique d’El Ksour et de toute la région.
