Tunisie

Piqué à Pékin : Le Pirée, reflet d’une ambition tunisienne.

Le port du Pirée est devenu un hub méditerranéen majeur, passant de 680.000 EVP en 2016 à plus de 5,6 millions aujourd’hui. La Tunisie, bien qu’elle ait une position géographique exceptionnelle, n’a pas encore pleinement transformé sa centralité géographique en puissance logistique.


La Presse — Certains ports se contentent d’être des points de passage, tandis que d’autres deviennent des outils géopolitiques, des leviers économiques et des symboles de la redéfinition des routes commerciales mondiales.

C’est le cas du port grec du Pirée, qui s’inscrit désormais dans cette deuxième catégorie.

Dans un article publié par « China Daily » sous le titre « Piraeus Port rises on back of stronger ties » (Le port du Pirée porté par le renforcement des liens), le journaliste spécialisé dans les questions géoéconomiques Ren Qi évoque plus qu’un simple succès portuaire. Il décrit en réalité l’ascension d’un modèle chinois d’intégration économique basé sur l’investissement stratégique, la logistique avancée et la transformation des infrastructures en plateformes d’influence globale.

Selon la même source, depuis que « China Cosco Shipping Corporation » a pris la direction des opérations du Pirée, il y a dix ans, le port grec est passé d’une structure vieillissante à un important hub méditerranéen. L’évolution est notable : le port a été capable de traiter 680 000 EVP (équivalents vingt pieds) en 2016, et il en gère désormais plus de 5,6 millions.

Derrière ces chiffres se cache une réalité plus profonde : dans la géoéconomie actuelle, le contrôle des corridors logistiques est aussi crucial que celui des ressources énergétiques.

La Chine n’a pas seulement investi dans des grues, des terminaux et des quais, elle a également misé sur une vision globale. Celle d’une Méditerranée connectée aux nouvelles routes de la soie, où les ports deviennent des carrefours de connectivité entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique.

La Tunisie, à son tour, possède une position géographique exceptionnelle. Située au cœur de la Méditerranée, proche de l’Europe et ouverte sur l’Afrique et le monde arabe, elle bénéficie d’atouts naturels similaires à ceux qui ont permis au Pirée de se redynamiser.

Cependant, contrairement à la Grèce, la Tunisie n’a pas encore pleinement exploité cette centralité géographique pour renforcer sa puissance logistique.

Le cas du Pirée illustre que les ports ne sont plus de simples infrastructures de transport. Ils deviennent des moteurs industriels, des vecteurs de progrès technologique, des catalyseurs d’emplois et, surtout, des instruments de repositionnement stratégique à l’échelle internationale.

Pour la Tunisie, des projets tels que le port en eaux profondes d’Enfidha pourraient théoriquement remplir ce rôle. Toutefois, cela nécessite une vision à long terme, une stabilité réglementaire, et surtout, une capacité à intégrer les grands flux commerciaux mondiaux au lieu de se contenter d’en être à la périphérie.

L’expérience grecque met également en lumière un autre aspect essentiel : la Chine agit désormais comme un architecte de la connectivité mondiale. À travers ses entreprises publiques, Pékin exporte non seulement des capitaux, mais également des modèles de gouvernance portuaire, de digitalisation et d’intégration logistique. L’article mentionne d’ailleurs l’adoption au Pirée des technologies 5G, de l’intelligence artificielle et des systèmes de coordination intelligents.

La question se pose alors inévitablement : la Tunisie peut-elle saisir l’opportunité du rapprochement économique entre la Chine et l’Afrique et du « zéro droit de douane » récemment accordé par Pékin à plusieurs pays africains pour se repositionner dans les chaînes de valeur émergentes ?

« Dans un monde fragmenté par les tensions géopolitiques et la réorganisation des échanges internationaux, les pays capables d’offrir stabilité logistique, fluidité administrative et ouverture stratégique deviendront les nouvelles plaques tournantes régionales », observe l’universitaire et analyste chinois Long Chen dans une déclaration à La Presse à Pékin.

Le Pirée illustre alors une vérité simple : la géographie à elle seule ne crée pas de puissance. C’est la capacité politique à transformer cette géographie en projet national qui fait la différence.

Pour la Tunisie, le défi va bien au-delà du seul transport maritime. Il s’agit de décider si le pays souhaite rester un simple espace de transit périphérique ou s’il aspire à devenir un véritable carrefour méditerranéen connecté aux nouvelles dynamiques eurasiatiques et africaines.