Tunisie

Les publics de la culture : Construire une continuité sans rencontre.

Un public ne se crée pas par décret. Il se forge à travers des rencontres, se fidélise et se développe progressivement. Chaque festival, exposition ou événement culturel soulève une question essentielle : comment établir une connexion durable entre le public et la culture ?

La vie culturelle en Tunisie présente un paradoxe. Bien que les événements se multiplient, allant des festivals estivaux aux expositions artistiques, chaque manifestation semble attirer un public qui lui est propre. Par exemple, le Festival international de Carthage a su fidéliser un public qui se retrouve également dans les événements qui l’entourent, tels que le off de Carthage et divers concerts. Les amateurs de théâtre, de littérature ou d’art semblent souvent évoluer dans des sphères distinctes, circulant peu d’une discipline à l’autre.

Cependant, cette situation doit-elle être interprétée comme un désintérêt ? L’engouement autour des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) et des Journées théâtrales de Carthage (JTC) témoigne d’une présence significative, notamment parmi les jeunes. Les Journées musicales de Carthage (JMC) attirent également une jeunesse avide de découvrir de nouveaux artistes et de nouvelles sonorités. Ces événements ne se limitent pas à la simple consommation d’une œuvre ; ils favorisent également les échanges, les retrouvailles entre amis et l’expérience collective, renforçant ainsi le sentiment d’appartenance.

Une question se pose alors : avant de s’interroger sur les raisons pour lesquelles certains publics ne fréquentent pas les lieux culturels, il est crucial de se demander s’ils s’y sentent légitimes. Franchir le seuil d’une galerie, assister à une rencontre littéraire ou entrer dans un théâtre implique souvent de connaître des codes que peu de gens maîtrisent. Les barrières ne sont pas uniquement économiques ; elles peuvent être sociales, culturelles ou géographiques, voire liées à la perception que ces espaces ne leur sont pas destinés.

La gratuité, bien qu’elle supprime un obstacle financier, ne garantit pas une familiarité ni un désir de revenir. La question fondamentale demeure : qu’est-ce qui incite à revenir ? Les modes de médiation ont évolué, les réseaux sociaux jouant un rôle clé dans la découverte d’œuvres et d’événements. Aujourd’hui, une vidéo ou une recommandation peut précéder l’expérience, rendant la communication culturelle plus dynamique, axée sur la curiosité et l’engagement.

Il est également essentiel que la culture sorte de ses lieux habituels. Des initiatives comme le festival de Hay Hlel ou CinémaJet, qui se déplacent vers des régions moins desservies culturellement, témoignent de l’importance de cette approche. Ces événements, par le biais de projections, d’ateliers et de rencontres, visent à établir un lien avec des territoires qui ne sont pas en contact régulier avec l’offre culturelle.

Cependant, une question cruciale demeure : que se passe-t-il lorsque l’événement s’achève ? Une caravane culturelle peut éveiller des intérêts et créer des rencontres, mais si, peu après, tout redevient silencieux, la décentralisation n’est alors qu’une parenthèse. Ces initiatives, bien qu’importantes, doivent s’accompagner d’un suivi pour qu’elles aient un impact durable. La véritable décentralisation pourrait commencer une fois que les événements ont quitté les lieux.

Pour qu’un enfant puisse redécouvrir un film, qu’un adolescent puisse continuer une activité artistique ou qu’un spectateur puisse retrouver une programmation théâtrale, il est nécessaire de mettre en place des relais. Cela requiert la collaboration d’associations, d’artistes, de médiateurs et de structures locales capables de prolonger ce qui a été initié.

Les initiatives privées et indépendantes doivent être soutenues par une action publique continue. Elles peuvent jouer un rôle de catalyseur, expérimenter, mais ne peuvent pas, à elles seules, garantir une présence culturelle pérenne. Leur travail doit être accompagné et intégré dans une démarche à long terme, car la construction d’un public ne se réalise pas en une seule soirée.

Les événements qui ont réussi à fidéliser leur public l’ont fait non seulement grâce à la qualité de leur programmation, mais aussi par l’habitude qu’ils ont su instaurer. On sait quand ils se déroulent, où les retrouver, et on y retourne. Une relation s’est ainsi instaurée.

C’est cette relation qui fait souvent défaut à de nombreuses initiatives culturelles : passer de la rencontre à l’habitude, de la curiosité à la pratique, du spectateur occasionnel à un public régulier. Il ne s’agit pas seulement de quantifier le nombre de participants, mais aussi de comprendre qui a assisté à l’événement pour la première fois, qui est revenu, et quel impact cela a eu.

Il existe une distinction entre créer un événement et établir un public. Le premier peut être éphémère et spectaculaire, tandis que le second nécessite du temps pour se développer. Cela implique de bâtir la confiance, de rendre les lieux accessibles et de maintenir le lien.

Ainsi, la légitimité et la continuité sont indissociables. Se sentir à sa place est essentiel pour franchir le seuil d’un lieu culturel, mais cette première rencontre n’a de valeur que si d’autres suivent. La légitimité favorise la rencontre, tandis que la continuité forge le public.

Peut-être que le véritable défi de la politique culturelle actuelle réside dans la capacité à ne pas seulement chercher à attirer de nouveaux publics à chaque événement, mais à créer les conditions nécessaires pour que ces publics deviennent, avec le temps, des participants actifs et engagés.