Tunisie

Le Csee prépare l’avenir des générations futures sans diktats ni idéologies.

Le Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement (Csee) s’apprête à entamer une nouvelle ère avec la finalisation de son cadre institutionnel, marquée par sa première réunion programmée pour le lundi 17 août. Cette étape est d’autant plus significative avec la nomination de Mohamed Ali Boughdiri, ancien ministre de l’Éducation, en tant que secrétaire général, ainsi que la désignation des sept membres de la Haute instance, comme l’a annoncé le Journal officiel de la République tunisienne (Jort) dans son numéro 82 du 14 août. Ce nouveau Conseil a pour mission essentielle de concevoir et d’initier une réforme éducative durable.

Établi par la Constitution de 2022 et régulé par le décret-loi n°2024-2 du 16 septembre 2024, le Csee se positionne comme une entité clé pour réfléchir et orienter le système éducatif tunisien. Son champ d’action s’étend bien au-delà des murs des écoles, englobant l’enseignement supérieur, la recherche scientifique, la formation professionnelle et les perspectives d’emploi. Toutefois, avant de projeter l’école de demain, il est crucial d’analyser la situation actuelle de l’éducation en Tunisie.

La réforme de l’éducation représente un défi majeur pour tout État. Contrairement à d’autres politiques publiques dont les résultats peuvent être rapidement évalués, les réformes éducatives engagent l’avenir d’innombrables générations. Les choix concernant les programmes scolaires, les méthodes d’enseignement ou le recrutement des enseignants peuvent avoir des répercussions sur plusieurs décennies. Une mauvaise décision dans ce domaine ne peut pas être corrigée rapidement, surtout dans un contexte où l’école publique tunisienne fait face à de nombreux défis.

La situation actuelle de l’éducation en Tunisie est marquée par une école publique affaiblie par des années de difficultés. Bien que des réformes successives aient permis d’établir un système éducatif gratuit et largement accessible, les signes de fatigue se sont intensifiés. Les infrastructures scolaires, par exemple, témoignent d’un vieillissement préoccupant, avec plus de la moitié des établissements ayant plus de 50 ans. Beaucoup d’entre eux souffrent d’un manque d’entretien, de bâtiments délabrés et d’installations inadaptées aux exigences pédagogiques contemporaines.

Ce vieillissement ne se limite pas à l’état physique des bâtiments. Une école mal équipée, sans laboratoires, bibliothèques, installations sportives ou outils numériques, ne peut répondre aux exigences d’une pédagogie moderne.

L’analyse budgétaire du secteur éducatif tunisien révèle également des défis importants. Après l’indépendance, l’éducation était une priorité pour l’État, représentant environ 18 % du budget général en 1956, puis plus de 30 % en 1970. Cependant, cette part a progressivement diminué, atteignant environ 13 % ces dernières années, avec des périodes où elle est tombée en dessous de ce seuil. De plus, plus de 90 % du budget du ministère de l’Éducation est consacré aux salaires, limitant ainsi les ressources disponibles pour la rénovation des établissements, l’équipement, la transformation numérique et l’innovation pédagogique.

Ainsi, la réforme doit aller au-delà d’une simple approche pédagogique. Elle doit également inclure des dimensions financières, organisationnelles et patrimoniales. Une question cruciale se pose : quels moyens l’État est-il prêt à investir pour l’éducation des générations futures ?

Une réforme efficace ne peut se limiter à des mesures techniques ponctuelles. Elle nécessite une vision à long terme, de la continuité et une expertise solide capable de résister aux fluctuations politiques et administratives. Pour garantir la crédibilité du Csee, il est impératif d’éviter de le concevoir uniquement depuis les bureaux administratifs. Bien que l’administration possède une expertise précieuse, il est essentiel que la réflexion scientifique et l’évaluation bénéficient d’une réelle autonomie. Le Conseil devrait s’ouvrir à l’ensemble des acteurs de l’éducation : enseignants, inspecteurs, directeurs d’établissements, parents, étudiants, chercheurs et représentants de la société civile.

Cette approche permettra de prendre en compte les réalités du terrain, souvent éloignées des statistiques et des rapports administratifs. Les enseignants connaissent les dynamiques de classe, les inspecteurs sont au fait des difficultés pédagogiques, et les parents mesurent les attentes des familles. Les élèves et étudiants, au cœur de la réforme, sont directement concernés par les décisions qui les affectent. Les chercheurs, quant à eux, peuvent fournir des outils d’analyse nécessaires à une réforme fondée sur des faits concrets.

Au sein de cette structure, les deux commissions prévues par la réglementation — la Commission des experts et la Commission d’évaluation — représentent un enjeu majeur pour la crédibilité du Csee. La première, composée de 14 membres ayant au moins 15 ans d’expérience, doit devenir le réservoir d’expertise scientifique et pédagogique du Conseil. Elle sera chargée de produire les études et analyses nécessaires à l’élaboration des orientations et propositions de réforme. La seconde, avec neuf membres justifiant d’au moins 20 ans d’expérience, se concentrera sur l’évaluation des politiques publiques et des résultats du système éducatif, en utilisant des critères permettant de mesurer leur efficacité.

Il est essentiel de distinguer les rôles de ces deux commissions : l’une doit éclairer et proposer, l’autre doit mesurer et évaluer. Pour que cette structure fonctionne, la qualité et l’indépendance des membres de ces commissions seront déterminantes. Les critères d’ancienneté et d’expérience ne suffisent pas ; le choix des membres doit se baser sur des critères scientifiques et pédagogiques, tels que la compétence reconnue, l’expérience professionnelle, la capacité d’analyse et la connaissance du terrain.

Il est crucial que ces choix soient protégés de toute interférence administrative ou de favoritisme. La Commission des experts ne doit pas se contenter de valider les orientations ministérielles, mais doit être capable de remettre en question les choix existants et d’identifier les dysfonctionnements. De même, la Commission d’évaluation doit avoir la liberté d’évaluer les politiques, même si cela implique de mettre en lumière des insuffisances de l’administration.

Les deux commissions doivent donc refléter une diversité de compétences : pédagogie, sciences de l’éducation, évaluation, psychologie, économie de l’éducation, numérique, intelligence artificielle, sociologie, et recherche scientifique. L’objectif n’est pas de créer des instances représentatives au sens politique, mais de rassembler les compétences nécessaires pour comprendre les difficultés et élaborer des solutions.

Cette exigence d’évaluation est d’autant plus pertinente au regard de l’histoire récente de l’éducation en Tunisie. Les réformes successives, notamment celles de 1958, 1991 et 2002, ont apporté des changements significatifs, mais n’ont pas empêché l’accumulation de nouvelles difficultés. La prochaine réforme doit donc s’appuyer sur un diagnostic précis, sans se baser sur des idéologies ou des considérations administratives.

Il est essentiel de se poser des questions fondamentales : Qu’est-ce qui fonctionne encore ? Qu’est-ce qui ne fonctionne plus ? Quels programmes ont donné les meilleurs résultats ? Quelles méthodes pédagogiques doivent être abandonnées ou améliorées ? Quelle est l’efficacité des politiques de formation des enseignants ? Quel rôle doit jouer le numérique et l’intelligence artificielle ? Les deux commissions auront la responsabilité de fournir des réponses documentées à ces interrogations. La réforme devra également évaluer le coût de chaque choix et son impact sur les apprentissages, car une politique éducative doit être jugée non seulement sur les moyens qu’elle mobilise, mais aussi sur les résultats qu’elle produit.

La Tunisie ne part pas de zéro. Elle bénéficie d’une riche tradition éducative et d’un potentiel humain considérable. Elle peut s’inspirer des expériences de pays ayant réussi à améliorer l’apprentissage, l’égalité des chances et l’insertion professionnelle. Les systèmes éducatifs performants offrent des pistes intéressantes, notamment en matière de formation des enseignants, d’autonomie pédagogique et d’évaluation indépendante. Cependant, il est crucial de ne pas copier des modèles étrangers, mais plutôt d’identifier ce qui fonctionne et d’adapter ces enseignements aux réalités tunisiennes.

L’un des atouts majeurs du Csee réside dans sa mission transversale, comme le stipule l’article 135 de la Constitution. En englobant l’éducation, l’enseignement, la recherche scientifique, la formation professionnelle et les perspectives d’emploi, le Conseil peut contribuer à briser les silos organisationnels qui existent dans le système. Le décrochage scolaire, l’orientation, l’université et la formation professionnelle sont des étapes interconnectées d’un même parcours éducatif.

La question centrale se pose alors : quel type de citoyen et quelles compétences la Tunisie souhaite-t-elle former pour les deux prochaines décennies ? La réponse doit intégrer la qualité des apprentissages, l’égalité des chances, la maîtrise des langues, les sciences, la culture, le numérique et l’insertion professionnelle.

Enfin, le Csee doit préserver son indépendance. Sa mission, principalement consultative, dépendra de la qualité de ses travaux et de la crédibilité de ses recommandations. Un Conseil qui se contenterait de valider des choix administratifs perdrait de son utilité. À l’inverse, une institution capable de pointer les dysfonctionnements, de demander des évaluations et de proposer des alternatives pourrait véritablement impulser la réforme.

Cette indépendance ne doit pas être perçue comme une opposition systématique à l’administration,