Tunisie

La Tunisie ne peut pas ignorer la crise de migration irrégulière.

Le nombre de personnes déplacées de force dans la région du Sahel dépasse les 4 millions. En Méditerranée, l’année 2024 a enregistré plus de 250.000 tentatives de traversées irrégulières vers l’Europe, soit un niveau record depuis plusieurs années.


Par **Halim BOUSSEMA**

Dans un contexte de tensions croissantes au Sahel, en particulier au Mali, la menace est désormais une réalité immédiate, exerçant une pression directe sur les pays d’Afrique du Nord, et en particulier sur la Tunisie. Nous sommes confrontés à l’une des crises les plus complexes et dangereuses, avec l’interaction entre l’insécurité et des flux migratoires irréguliers dans un environnement régional fragile, qui peut basculer à tout moment.

Les chiffres signalent une situation alarmante. Selon des rapports internationaux récents, plus de 4 millions de personnes ont été déplacées de force dans la région du Sahel. Par ailleurs, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que des dizaines de milliers de migrants empruntent chaque année les routes désertiques vers l’Afrique du Nord. En Méditerranée, l’année 2024 a enregistré plus de 250 000 tentatives de traversées irrégulières vers l’Europe, soit un niveau record depuis plusieurs années, avec des prévisions à la hausse pour 2026 si la situation perdure.

Ces données ne sont pas que des statistiques : elles représentent une pression humaine massive qui converge progressivement vers les pays de transit, dont la Tunisie est le premier.

Le défi de la sécurité nationale tunisienne ne se limite pas à la protection des frontières. Il s’agit de gérer des flux humains hétérogènes, pouvant inclure des individus à risque, qu’ils soient liés à des réseaux de trafic organisés ou à des groupes extrémistes actifs dans la profondeur sahélienne. Le véritable danger réside plus dans la nature de ces flux que dans leur volume.

Face à cette réalité, les approches traditionnelles montrent leurs limites. La Tunisie doit adopter une vision proactive et structurée, fondée notamment sur :

• La réactivation d’un modèle de gestion de crise inspiré de l’expérience de 2011 avec le camp de Choucha, mais dans un cadre plus rigoureux et mieux encadré.

• La mise en place de centres de regroupement sécurisés dans le sud, permettant une identification précise des individus et de leurs nationalités.

• L’accélération des procédures de retour, en coordination avec les organisations internationales et les pays d’origine.

• Le renforcement strict du contrôle des frontières terrestres, qui s’étendent sur des centaines de kilomètres en zones désertiques ouvertes.

Cependant, malgré ces mesures, la Tunisie ne peut pas porter seule un tel fardeau.

La réponse à cette crise dépasse le cadre national ; elle est fondamentalement régionale et internationale. À ce titre, l’Algérie et la Libye ont une responsabilité directe dans la sécurisation de leurs frontières et dans la coordination opérationnelle, car toute faille dans l’un de ces pays se traduira immédiatement par une pression accrue sur les autres.

Quant à l’Union européenne, elle doit prendre pleinement la mesure de la situation : la Tunisie n’est pas seulement un pays de transit, mais elle constitue la première ligne de défense de la rive sud de la Méditerranée.

Si l’Europe souhaite contenir les flux migratoires, elle doit s’engager concrètement à travers :

• Un soutien financier direct, à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros, pour appuyer l’effort tunisien.

• La mise à disposition d’équipements de surveillance avancés (drones, systèmes de détection thermique, centres de commandement intelligents).

• Un appui aux dispositifs d’accueil temporaire et de retour, dans des conditions humaines et organisées.

• L’activation urgente des accords de réadmission avec les pays d’Afrique subsaharienne.

Le temps presse. À l’approche de la saison estivale, marquée par des conditions maritimes plus favorables et une recrudescence des tentatives de traversée, tout retard dans l’action conduira inévitablement à un scénario critique : des milliers de personnes convergeront vers les côtes tunisiennes, puis vers l’Europe, dans une dynamique que la Tunisie, seule, ne pourra contenir, quel que soit son niveau de mobilisation.

Il est impératif d’affirmer clairement : la Tunisie n’est pas un garde-frontières par procuration et ne peut assumer seule les conséquences d’une crise d’une telle ampleur.

Défendre la Tunisie aujourd’hui, c’est défendre la stabilité de toute une région. Ceux qui souhaitent protéger l’Europe demain doivent soutenir la Tunisie aujourd’hui — un soutien réel, immédiat, et sans calculs étroits. Ce n’est pas une exagération, mais un avertissement avant la crise.
**H.B.**
* Député indépendant