Tunisie

Jaouher Mghirbi de CnBees : « Pas de financement, pas de projets »

Le «crowdfunding» a été introduit en Tunisie par la réglementation en 2020, les textes d’application ayant été publiés en juillet 2022. La plateforme «CnBees» est agréée par l’Autorité de contrôle de la microfinance (ACM) depuis décembre 2025 et labellisée startup depuis le 30 avril 2026.

Bien que le « crowdfunding » semble être un concept relativement récent en Tunisie, introduit par un cadre légal qui le régule, la notion de collaboration financière est profondément enracinée dans les traditions tunisiennes.

Depuis longtemps, les Tunisiens pratiquent différentes formes de financement participatif inspirées de coutumes anciennes, telles que la « Twiza ». Aujourd’hui, le véritable défi consiste, selon Jaouher Mghirbi, CEO de la plateforme « CnBees », la première plateforme de « crowdfunding » agréée en Tunisie, à digitaliser cette culture de solidarité. Dans cet entretien, il évoque l’expérience de sa plateforme et les ambitions de ce nouveau secteur en Tunisie.

Pour commencer, pouvez-vous présenter votre projet, la plateforme de « crowdfunding », « CnBees » ?

« CnBees » est une plateforme dédiée au financement participatif de projets par le biais de dons et de libéralités. Elle est agréée par l’Autorité de contrôle de la microfinance (ACM), l’organisme régulateur qui délivre les autorisations selon la législation tunisienne.

Nous sommes agréés depuis décembre 2025 et labellisés startup depuis le 30 avril 2026 pour notre fintech, que nous visons à transformer en une véritable locomotive de solutions de financement dédiées à l’inclusion financière. L’objectif est de créer de nouvelles opportunités pour les porteurs de projets qui n’ont pas la chance d’être retenus par les structures de financement traditionnelles.

Le « crowdfunding » représente, en effet, un nouvel élément dans le paysage du financement. Il peut également constituer une alternative dans la préparation des plans d’investissement des startups, des petites entreprises, voire des grandes entreprises, puisque les plafonds de financement par projet et par campagne peuvent atteindre deux millions de dinars.

Pour notre part, nous opérons uniquement dans le financement via des dons et des libéralités. Il ne s’agit ni d’une forme de prêt ni d’un financement en equity, qui correspondent aux deux autres catégories de plateformes de « crowdfunding ». Il est bon de rappeler que la réglementation tunisienne prévoit un seul type de financement participatif par plateforme, qui doit choisir entre dons, equity ou prêts.

Comment avez-vous eu l’idée de vous aventurer dans ce créneau des plateformes de financement participatif ?

Notre projet de plateforme de « crowdfunding » n’est pas le fruit d’une initiative personnelle. Il est porté par toute une équipe aux compétences variées, qui apportent chacune une vision et des expériences complémentaires. L’équipe compte de très jeunes membres. Au lancement du projet, en août 2022, certains n’avaient même pas 18 ans, tandis que d’autres avaient déjà une solide expérience en gestion, gouvernance et solutions fintech. Cette diversité a été un atout pour analyser le marché et évaluer les besoins spécifiques du contexte tunisien.

En Tunisie, nous avons beaucoup de talents et d’idées créatives. Cependant, de nombreux entrepreneurs et jeunes porteurs de projets rencontrent des défis complexes, notamment des difficultés d’accès au marché, le fameux « go to market ».

Avant même cette étape, ils se heurtent souvent à des obstacles financiers. Nous avons donc cherché à développer un écosystème capable de faciliter l’accès au financement pour des projets à impact social et environnemental, en nous concentrant sur ceux qui relèvent de l’économie verte, bleue, orange et circulaire, ainsi que de l’économie sociale et solidaire.

Ce choix est en adéquation avec les Objectifs de développement durable des Nations unies et les orientations économiques de l’État tunisien. En d’autres termes, nous visons des projets liés aux énergies renouvelables, à l’agriculture durable, et aux technologies propres et innovantes, entre autres.

Notre deuxième choix découle de notre analyse du marché tunisien et des limites existantes en matière de financement. Nous devions offrir une solution permettant aux entreprises et aux porteurs de projets intégrés dans cet écosystème d’être reconnus par une communauté d’appui capable de contribuer également à leur financement.

C’est précisément là qu’intervient le « crowdfunding ». Cet outil est déjà utilisé dans plusieurs pays. En Tunisie, il a été introduit réglementairement en 2020, et les textes d’application ont été publiés en juillet 2022. C’est à ce moment-là que l’aventure a réellement démarré pour nous. Nous avons d’ailleurs commencé à étudier le marché avant la publication des décrets pour vérifier l’existence d’opportunités réelles.

Les textes publiés nous ont ensuite permis d’avancer concrètement sur le projet, dont le premier noyau était la création de la plateforme de « crowdfunding ». Un projet de cette envergure nécessite du temps en raison des exigences réglementaires, techniques et technologiques à respecter.

La plateforme devait être validée par plusieurs structures, puisque nous opérons en tant que société financière. Il est important de préciser que nous ne sommes ni une association, ni une ONG, ni une entité destinée à collecter des fonds étrangers pour les redistribuer en Tunisie.

Nous sommes dans une dynamique de construction d’une infrastructure permettant à une communauté de soutenir des porteurs de projets. Cette approche manquait en Tunisie. Le financement associatif existe depuis longtemps et les citoyens pouvaient soutenir des initiatives, mais pas à travers des plateformes de « crowdfunding », car cela était interdit.

En revanche, le soutien aux jeunes porteurs de projets innovants n’était pas véritablement ancré dans les habitudes. Aujourd’hui, grâce aux plateformes agréées, cet appui financier devient une réalité. En parallèle du développement de la plateforme et de notre stratégie marketing et de communication digitale et hors-ligne, nous avons constaté une croissance rapide et exponentielle de notre communauté.

Comment évaluez-vous l’acceptabilité du « crowdfunding » par la société tunisienne, alors qu’il en est encore à ses débuts ?

Dès le départ, l’acceptabilité a figuré parmi les principaux défis à relever. Les Tunisiens seraient-ils prêts à financer, sans contrepartie financière, des projets lucratifs ? Étaient-ils disposés à soutenir des entrepreneurs susceptibles de réussir financièrement ? Il est essentiel de comprendre qu’il s’agit avant tout d’un état d’esprit, d’une culture collaborative qui place le citoyen au cœur de l’écosystème.

Le porteur de projet n’est pas central, mais plutôt le donateur, celui qui apporte son soutien financier ou une autre forme d’appui. À partir de cette vision, nous avons concentré nos efforts sur deux axes. Le premier consistait à développer la plateforme et obtenir l’agrément.

Cette phase a duré d’août 2022 à décembre 2025. Nous avons déposé notre demande d’agrément en mai 2024 et collaboré étroitement avec les structures de l’État pour prouver la robustesse et la viabilité du projet. L’agrément a été obtenu en décembre 2025. Toutefois, cela fait déjà 18 mois que nous œuvrons sur le terrain pour promouvoir le « crowdfunding », et ce, bien avant l’obtention de l’agrément.

Nous avons choisi une stratégie marketing dynamique, articulée autour d’actions digitales et de terrain dans les 24 gouvernorats et 279 délégations. Depuis novembre 2024, nous avons parcouru neuf gouvernorats et 91 délégations : Zaghouan, Nabeul, Le Kef, Mahdia, Gabès, Kébili, Médenine, Tataouine et Tozeur. Le dixième gouvernorat concerné sera Gafsa, avec une campagne prévue le 4 juin.

Ces actions incluaient l’organisation d’ateliers de sensibilisation et de formation au « crowdfunding » dans les communautés locales. Bien que nous soyons une plateforme numérique, nous avons fait le choix d’un contact direct pour expliquer concrètement ce qu’est le « crowdfunding ». Cette approche nous a aidés à gagner la confiance des citoyens et à développer rapidement notre communauté.

Nous avons également organisé neuf salons de « crowdfunding », un par gouvernorat. Ces événements nous ont permis de nouer des partenariats avec diverses structures d’appui présentes dans les régions, notamment des incubateurs et des structures d’accompagnement publiques et privées, comme l’Apii ou l’Apia. Nous considérons que notre rôle est celui d’un maillon d’une longue chaîne, où l’économie collaborative ne peut réussir qu’à travers la coopération entre les acteurs publics et privés.

Ces initiatives nous ont également permis de lancer des appels à candidatures dans chaque gouvernorat pour identifier les projets qui pourraient être financés par cet outil de financement complémentaire. Celui-ci ne concerne pas uniquement une communauté digitalisée, mais s’adresse à l’ensemble des citoyens : artisans, petits commerçants, startuppeurs, jeunes porteurs d’idées, et entreprises déjà établies.

Le « crowdfunding » permet de financer tant des idées que des projets existants. Jusqu’à présent, nous avons sélectionné plus de 200 projets dans les différentes régions que nous avons visitées. Les projets retenus ont ensuite été soumis à une évaluation citoyenne. C’est dans cette logique qu’est née la plateforme Impact TN, officiellement présentée lors du Forum international de la RSE organisé récemment. C’est une autre innovation.

« Impact TN » est une plateforme d’évaluation citoyenne établissant une relation directe entre les investisseurs, les sponsors lançant des défis, les porteurs de projets et les évaluateurs, qu’il s’agisse de simples citoyens, d’experts ou de coachs.

Ce système permet d’évaluer les projets dans toutes les délégations et secteurs à travers des défis organisés en temps réel, créant ainsi une dynamique continue. Aujourd’hui, plus de 70 projets sont déjà présents sur la plateforme « Impact TN », et trois défis sont en cours de lancement, dont un est déjà opérationnel.

Notre objectif est de lancer les premiers projets financés au cours du troisième trimestre 2026. Nous avons déjà une forte mobilisation communautaire, essentielle pour garantir le succès des premières campagnes de financement. Ce que nous bâtissons aujourd’hui, c’est avant tout une communauté engagée derrière les porteurs de projets, grâce à des outils digitaux innovants et une équipe expérimentée dans les domaines de la sécurité, de la protection des données et du développement de plateformes.

Le « crowdfunding » a-t-il un véritable avenir en Tunisie ?

L’esprit collaboratif et participatif est fortement ancré dans les traditions tunisiennes. L’essence même du « crowdfunding » existe déjà dans plusieurs pratiques locales, telles que la « Twiza », qui repose sur l’entraide communautaire pour soutenir un agriculteur, une artisane ou toute autre activité productive. Le véritable défi aujourd’hui est de digitaliser cette culture de solidarité. La réussite ne dépend pas uniquement de la technologie, mais aussi de la capacité à combiner intelligence collective, solidarité et outils numériques.

Chez « CnBees », notre ambition pour les douze premiers mois d’activité, à partir du lancement du premier projet, est de rassembler un million de Tunisiens contributeurs sur la plateforme.

Ce chiffre est symbolique : un projet d’un million de dinars pourrait ainsi être financé par un million de Tunisiens contribuant chacun un dinar. Un tel modèle n’imposerait pas de poids financier à personne tout en offrant une véritable alternative de financement pour de nombreux projets locaux. Notre deuxième objectif est de financer, durant la première année d’activité, des projets d’un million de dinars dans chaque délégation.

Cet objectif est réalisable, notamment grâce à l’implication potentielle des Tunisiens résidant à l’étranger. En 2025, les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger ont dépassé huit milliards de dinars. Ces Tunisiens cultivent déjà une culture de contribution et un attachement à leur pays. Le « crowdfunding » pourrait ainsi devenir un puissant levier de mobilisation de ces ressources au service des projets tunisiens.

Aujourd’hui, nous avons mis en place les outils digitaux nécessaires, une structure solide et un vaste réseau de partenaires. Nous collaborons, notamment, avec une banque de la place pour la gestion sécurisée des comptes. Il convient de rappeler que les fonds ne seront pas détenus par « CnBees », mais passeront par des comptes validés par le ministère des Finances, sans commission bancaire, ce qui constitue une grande innovation.

Nous avons également formé des partenariats avec le Scout tunisien, le Conseil national des femmes entrepreneures, la CDC, l’APII, et nous travaillons actuellement sur un partenariat avec un autre acteur majeur du secteur financier : la microfinance. À travers cet outil, nous cherchons à offrir une véritable bouffée d’oxygène financière aux porteurs de projets afin qu’ils puissent, par la suite, accéder plus aisément à des financements traditionnels.