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IA et littérature : muse numérique ou concurrent ?

Olga Tokarczuk, lauréate du prix Nobel de littérature en 2018, a déclaré qu’elle utilise régulièrement des outils d’intelligence artificielle pour écrire, ce qui a suscité une controverse. En 2025, le concours « AI Fiction Writing Achievement Awards » a été lancé au Canada pour définir de nouveaux standards pour la fiction créée en collaboration entre humains et IA.


L’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk, qui a reçu le prix Nobel de littérature en 2018, est au cœur d’une polémique suite à ses déclarations faites le mois précédent. La romancière a avoué qu’elle utilise fréquemment des outils d’intelligence artificielle pour écrire. Ce révélateur a suscité des réactions variées : pour certains, c’est un scandale, tandis que d’autres y voient une adaptation nécessaire à l’ère numérique. La question se pose : un écrivain peut-il légitimement collaborer avec l’IA ?

Les propos de Tokarczuk soulèvent des interrogations sur la créativité, l’authenticité et l’avenir de la littérature, à la suite de son intervention au Forum Impact de Poznan, un événement qui fédère des acteurs économiques, des artistes, écrivains, réalisateurs et autres pour échanger leurs idées.

Confrontée à ces préoccupations et aux critiques, elle a clarifié par la suite qu’il ne s’agit pas tant d’écrire des textes avec l’IA, mais de l’utiliser comme un outil de recherche et de génération d’idées. Cette perspective est soutenue par ceux qui considèrent ces technologies numériques comme de nouveaux moyens complémentaires au processus de création littéraire, à l’instar des dictionnaires et des encyclopédies.

L’intelligence artificielle offre une aide avérée en matière d’assistance à la rédaction et en tant que partenaire de brainstorming. Tokarczuk a partagé qu’elle demande à l’IA quel type de musique son personnage pourrait écouter ou sollicite des variantes narratives pour perfectionner certaines formulations. Cela soulève la question de l’impact de cet usage sur la créativité et le « véritable » travail littéraire.

D’autres outils, comme l’application Genario, offrent un accompagnement structuré aux auteurs, servant de muse numérique pour la rédaction de livres, mémoires et scénarios, de la conception à la version finale. De plus, un concours intitulé « AI Fiction Writing Achievement Awards » est réservé à la littérature soutenue par l’IA.

Inauguré au Canada en 2025, ce concours souhaite établir de nouveaux standards pour la fiction créée en collaboration entre humains et IA. Le « TrueTale Global Writing Contest » représente également une initiative mondiale où des manuscrits humains sont évalués par des systèmes d’IA. Bien que les œuvres hybrides commencent à être reconnues comme une évolution inéluctable du processus d’écriture, la présence de livres sans auteurs humains suscite davantage d’inquiétudes.

Les romans écrits par l’IA pourraient-ils devenir un genre littéraire distinct ? Des auteurs fictifs produisent des œuvres convaincantes, avec des structures narratives fluides et des thèmes réfléchis. Ils envahissent progressivement les librairies et les plateformes de vente. Une étude publiée par The Guardian en novembre 2025 a révélé que 82 % des livres consacrés aux remèdes à base de plantes sur Amazon sont « probablement écrits » par l’IA.

Une vérification par Originality a mis en lumière des centaines de livres utilisant des pseudonymes commerciaux qui ne sont en réalité que de fausses identités pour diffuser des ouvrages entièrement créés par des outils numériques. Des critiques et des chercheurs pointent un affaiblissement des capacités intellectuelles et créatives lié à l’utilisation de l’IA, ainsi qu’une uniformisation des voix littéraires.

De nombreuses voix s’élèvent contre le remplacement des écrivains par des algorithmes. Une lettre ouverte de l’Authors Guild a été adressée en 2023 aux grandes entreprises d’IA, soutenue par plus de 8000 auteurs. Ce texte dénonce l’emploi de livres protégés par le droit d’auteur pour alimenter les modèles d’IA. Par ailleurs, le site Literary Hub a publié en 2025 un manifeste « Against AI: An Open Letter From Writers to Publishers » signé par des auteurs de renom, exprimant leur souhait que les éditeurs ne publient pas de textes générés par des machines.

Un enjeu majeur reste la difficultés à distinguer entre ce qui est réel et ce qui est produit par des systèmes d’IA, certains d’entre eux imitant même des styles d’écriture précis. Est-ce le commencement de la fin de l’ère de l’auteur ? En 1967, Roland Barthes avait bouleversé la scène littéraire avec sa théorie de « la mort de l’auteur ».

Pour lui, le sens d’un texte est dissocié de la biographie, de la psychologie et des intentions de l’écrivain, mais se rattache à l’interprétation du lecteur. À partir de cette réflexion, pourquoi accorder de l’importance au fait que l’écrivain soit un être humain doté d’une réelle imagination et d’une conscience ? L’impact d’un texte sur le lecteur, qui est l’élément clé du message littéraire, varie-t-il selon qu’il soit conçu par une IA ?

Pour des rapports ou d’autres écrits sans vocation littéraire significative, l’utilisation d’outils numériques se justifie par l’optimisation du temps et de l’énergie. Cependant, une œuvre littéraire est censée transmettre des témoignages et des expériences humaines de souffrance, d’angoisse et de désir.

Un lecteur cherche à s’y identifier, à retrouver un reflet de son expérience et de ses préoccupations, en se voyant incité à l’introspection et à la réflexion. Ainsi, la question se pose de savoir si les lecteurs continueront d’accorder une valeur particulière à un texte poignant signé par un véritable être humain plutôt que par un logiciel.

Dans quelle mesure une IA, quelle que soit sa sophistication technique, peut-elle remplacer un écrivain ? En interrogeant ChatGPT, l’un des outils de traitement du langage les plus utilisés et basé sur l’IA, celui-ci reconnaît l’« absence d’âme dans ces créations » et admet que « les IA ne peuvent pas reproduire la profondeur émotionnelle de l’expérience humaine ». ChatGPT précise encore que « le roman ne consiste pas uniquement en une suite de phrases grammaticalement correctes ».

Il souligne également que « certains lecteurs préféreraient toujours lire un auteur humain parce qu’ils recherchent une voix ou une véritable expérience derrière le texte », citant des écrivains tels que Marcel Proust, Toni Morrison ou Haruki Murakami. ChatGPT ajoute que « l’IA peut imiter des styles, mais qu’elle n’a pas d’existence propre, ni de souvenirs, ni de désirs, ni de trajectoire personnelle. Elle produit des textes à partir de modèles statistiques appréhendés sur des écrits humains ».

Les outils d’IA possèdent donc une « conscience » de leurs limites, ce qui contribue à tempérer l’angoisse relative à l’avenir des écrivains à l’ère numérique. Le métier d’écrivain n’est pas vraiment en danger de disparition, mais est en évolution. Cette transformation reflète les changements dans le monde extérieur auxquels l’auteur ne peut rester insensible, tant par le contenu de ses écrits que par la manière même de les élaborer.