Tunisie

Défis de la transition technologique : La recherche, un maillon invisible.

Des chercheurs et experts appellent à repenser l’enseignement et la recherche en Tunisie afin de réduire le fossé technologique et préparer le pays aux mutations de demain. Selon une enquête menée auprès de 188 personnes, 70 % des enseignants utilisent l’intelligence artificielle, contre 54 % des apprenants.

Alors que l’intelligence artificielle et les technologies numériques transforment en profondeur les économies et les sociétés, des chercheurs et des experts appellent à réviser l’enseignement et la recherche afin de réduire le fossé technologique et préparer la Tunisie aux évolutions futures.

La Presse —La question de la transition technologique continue d’être au cœur des débats, alors que les technologies évoluent et se complexifient à un rythme rapide. Sommes-nous en mesure de combler le fossé technologique ? Quels mécanismes et voies adopter pour y parvenir ? Ces interrogations ont animé un débat en ligne récemment organisé par le think tank «GI4T», où plusieurs spécialistes ont exploré le sujet sous divers angles, notamment l’indigénisation de la recherche sur la transition technologique et la refonte de l’enseignement.

Pour la professeure Souad Kamoun Chouk, la transition technologique et l’intégration de l’être humain avec les nouvelles technologies, en particulier l’intelligence artificielle, requièrent avant tout une transformation significative de l’enseignement et de la recherche. Ces domaines doivent viser à préparer les citoyens et les nouvelles générations à cette ère entièrement numérique.

Cette transition technologique, qu’elle décrit comme « de plus en plus rapide, parfois vertigineuse, au point d’être effrayante », ne concerne pas seulement les pays du Sud global, mais aussi ceux du Nord. Ces derniers, confrontés à des doutes quant à la préparation de leurs systèmes éducatifs face à ces changements, s’efforcent d’anticiper les risques et d’ajuster leurs politiques d’enseignement et de recherche, précise-t-elle.

«L’enseignement est essentiel, il constitue le socle qui prépare les citoyens à adopter ces nouvelles technologies et à cohabiter avec elles d’une manière réfléchie, assurant ainsi une transition réussie», a-t-elle souligné. Elle a ajouté que la recherche dans le domaine de la transition technologique peut être d’une grande aide pour les institutions publiques chargées de gouverner. « Le rôle de la recherche est fondamental. C’est pourquoi elle doit être contextualisée, décolonialisée. Nous ne devons pas répéter des slogans venus du Nord global», a-t-elle affirmé. Dans cette perspective, la professeure préconise un modèle éducatif alternatif pour préparer les citoyens de demain, basé sur un apprentissage précoce, intégrant les nouvelles technologies dès le plus jeune âge dans les systèmes éducatifs. « C’est d’ailleurs ce que font les pays avancés qui réussissent cette transition », a-t-elle indiqué.

La nécessité d’adopter de nouvelles approches

Dans le même esprit, Pr Kamoun a précisé que pour des pays comme la Tunisie, dont la transformation technologique est encore en cours de maturation, il est crucial de réduire l’écart avec les nations qui ont pris de l’avance.

En prenant l’exemple d’entreprises fonctionnant sans intervention humaine, elle a souligné la persistance du fossé numérique entre les pays. Elle a aussi insisté sur la responsabilité des chercheurs tunisiens d’établir un état des lieux précis de la phase de transition dans laquelle se trouve encore la Tunisie. Elle recommande, dans ce cadre, une approche systémique axée sur l’indigénisation de la recherche. Cette expression fait référence à une démarche favorisant les travaux locaux, en tenant compte du savoir-faire national ainsi que des réalités, croyances et perceptions propres au contexte tunisien.

«Indigéniser la recherche signifie encourager les chercheurs tunisiens à se citer, ce qui fait défaut dans notre pays. Et dans le cadre de la transition numérique, je suis convaincue qu’il y a beaucoup de collègues et de chercheurs ayant travaillé sur ce sujet », a-t-elle ajouté.

Pour illustrer le niveau d’intégration des nouvelles technologies dans l’enseignement supérieur tunisien, l’économiste Islem Gafsi a présenté les résultats d’une enquête réalisée auprès de 188 participants, incluant 93 enseignants et 95 apprenants, issus de 11 universités tunisiennes.

Cette étude dresse un état des lieux des usages, des défis identifiés et des difficultés rencontrées. Il en ressort que 70 % des enseignants utilisent l’intelligence artificielle, contre 54 % des apprenants. L’enquête révèle également des disparités selon les spécialités. Dans les filières d’économie et de gestion, de sciences, de technologie et de santé, le recours à l’intelligence artificielle est plus fréquent que dans les domaines des sciences humaines et sociales, du droit, des sciences politiques, des arts ou encore des langues. Une autre forme de fragmentation apparaît sur le plan géographique, le niveau de connectivité variant considérablement d’une région à l’autre.

De son côté, l’économiste Habib Zitouna a abordé le développement des fintechs en Tunisie. Il a souligné que le pays accusait un retard significatif dans ce domaine, même par rapport à des pays ayant un niveau de développement similaire. Selon lui, ce retard se manifeste à deux niveaux. D’une part, le faible taux de bancarisation (moins de 40 % des adultes disposant d’un compte bancaire) et la pluralité des obstacles réglementaires freinent l’adoption des solutions numériques et l’utilisation des technologies financières. D’autre part, l’écosystème des startups et des entreprises capables de développer ces technologies est encore insuffisamment soutenu.