Art vidéo : Gabès en flux, images en friction à K-Off
Les œuvres d’El Kazma, une des sections Art vidéo du festival, abordent des thématiques telles que les tensions du présent, les paysages urbains et les états de transformation. Insaf Ben Ajmi, à travers une double installation vidéo et sonore, explore la symbolique de l’eau dans le sud tunisien, reliant des gestes anciens et des rituels à la mémoire collective de l’écosystème.
«Les grands mythes du XXe et du XXIe siècle s’effritent un à un : la réussite, le droit, la justice, l’économie, le sacrifice, le mérite, les icônes, l’universalisme. Et une seule question demeure : et maintenant, où va-t-on ?»
La Presse — À Gabès, le festival Cinéma Fen s’anime à un rythme effréné, rythmé par les rencontres, les débats et les échanges qui se déroulent entre les projections ou le long de la corniche, jonchée de conteneurs où résonnent des récits qui détournent notre époque. Les œuvres d’El Kazma, l’une des sections Art vidéo de cet événement, nous rappellent que l’humour et l’art sauront sauver le monde, ensemble c’est encore mieux. La section K-Off, qui met en avant la scène artistique émergente tunisienne, se concentre sur la ville, ses rues et ses espaces publics, ainsi que sur la place des individus dans le milieu urbain. Cette année, la sélection, sous la direction de Rym Haddad, issue de cette génération montante, présente plusieurs œuvres vidéos aux formats variés, alliant animation, fiction, documentaire et expérimentation.

Les œuvres sont exposées dans un bâtiment en plein centre de Gabès, à proximité du complexe culturel Mohamed El Bardi, où se déroulent les projections de la section cinéma, ainsi que les masterclass, les panels et la section VR. Deux petites rues séparent ces lieux, tout comme d’autres espaces du festival, tel que le siège de l’association organisatrice Focus Gabès qui héberge deux expositions, une installation vidéo et un film de Nicolas Wadimoff (de qualité exceptionnelle) ; le Point K, un espace de rencontres et de discussions axé sur les enjeux artistiques et les conditions de création ; et Dar Meddeb, où le remarquable Salah Mbarek stimule notre imaginaire collectif avec des costumes de films emblématiques. Pendant la durée du festival, ces lieux sont animés par une importante équipe de bénévoles de Gabès, véritables piliers de cet événement, dont le sérieux, l’efficacité et la grande gentillesse méritent d’être soulignés. Au K-Off, les œuvres d’Emile Bahri Anderson, Nawres Zriei, Elyes Jeridi, Nada Chahed, Mokhles Ben Hafsia, Adem Fadhloun, Samy Gassara et Mohamed Rachdi explorent les tensions contemporaines, les paysages urbains, les états de transformation et les modalités de passage, dans des récits où errance, désir et mutation tiennent une place centrale. «La création permet la reconstitution de soi face à l’enfermement. Créativité et enfermement. Deux mots clés pour cette édition du K-Off. Ils tissent un fil rouge indéniable entre les œuvres sélectionnées cette année. On y trouve des murs, des routes, des bâtiments, des passants, des rues, un ciel qui semble plus bas, et un horizon plus plat. Il y a aussi des mots et des sons qui hantent plus qu’ils ne s’expriment. On se retrouve dans des lieux chargés des angoisses et des questionnements des débuts de l’humanité, comme si notre époque nous ramenait à l’ère babylonienne, quand l’homme s’interrogeait pour la première fois sur son rapport au monde, à la vie, à la mort, au temps, aux arbres, aux autres. Car tout, ou presque, a dévié. Les grands mythes du XXe et du XXIe siècle s’effritent un à un : la réussite, le droit, la justice, l’économie, le sacrifice, le mérite, les icônes, l’universalisme. Et une seule question demeure : et maintenant, où va-t-on ?», écrit la curatrice Rym Haddad.

Pour Rym Haddad, l’unique remède réside dans un changement de perspective, en se concentrant sur les détails qui nous entourent, en se laissant porter par la poésie et en réappropriant les pixels. L’art vidéo, qui consiste à capter le visible, à le montrer, à le déformer et à lui donner un sens, est devenu une nécessité urgente. Selon elle, il s’agit de casser le flot de production d’images imposé par les machines et le capital, de sortir de «la surcharge d’images que les algorithmes nous imposent». Une bataille silencieuse, ajoute-t-elle, dont les effets se font déjà sentir. Dans ce paysage d’images en mouvement, les propositions des huit artistes s’apparentent à de multiples tentatives de saisir ce qui est incertain. Avec «Transition» (6’36’’), Adem Fadhloun suspend Tunis dans un entre-deux spectral : une ville ni totalement vivante, ni complètement éteinte, dont l’architecture semble dépouillée de sa symbolique, réduite à une présence fantomatique. À l’opposée, Samy Gassara, dans «Under the Almond Trees» (4’39’’), effectue un retour nocturne vers sa ville natale, parcourant les paysages de sa mémoire à la lumière d’une caméra qui devient un outil de captation tout en prolongeant une dérive intime.
Elyes Jeridi, avec «Chronicles of a Vagabond» (48’), se détourne de la logique sérielle pour créer une errance fragmentée : un prologue et six étapes forment une marche continue, alimentée par des images hétérogènes tirées de son téléphone, des réseaux sociaux et de ses moments quotidiens. Une voix off y déploie une introspection mêlée de critique, tissant un récit où l’intime et le politique se rejoignent. Pour Mohamed Rachdi, la ville devient un territoire d’apparition et de disparition. Dans «We Are So Many», il oppose visibilité et indifférence en filmant ses déambulations, portant des ballons multicolores, symboles de fêtes détournés par la gravité de son attitude. Dans un second temps, il abandonne la performance au profit de son empreinte : les ballons, désormais fixés dans l’espace urbain, persistent seuls, tandis que les passants transitent sans les remarquer, comme si rien ne s’était produit. Mokhles Ben Hafsia, avec «Neo Life DVD» (35’), s’inscrit dans une démarche d’archive sensible, capturant des instants de vie du collectif hip-hop Neo Korp. À travers des sessions en studio et des moments partagés, il compose une mémoire vivante, où le geste documentaire devient un acte de transmission. Nawres Zriei, dans «Ce que je n’ai pas filmé» (13’56’’), aborde les failles de la mémoire. En super 8, mêlant noir et blanc et couleur, elle assemble des fragments épars de son vécu, notamment en Finlande, matérialisant une absence, ce qui échappe à l’enregistrement.
Avec «Monstru-topie» (3’), Nada Chahed plonge dans une dimension dystopique. La nature y est modifiée, à peine reconnaissable, transformée en un territoire hostile où toute présence humaine est en sursis. L’œuvre esquisse, sans didactisme, les contours d’un futur ravagé par l’industrialisation et la pollution, où l’imaginaire devient le dernier espace de projection, et peut-être d’alerte.
Enfin, dans «Atropos» (48’), Emil B. Andersen représente une impossibilité fondamentale : celle de s’entendre lorsque les voix, au lieu de converser, se superposent jusqu’à engendrer du bruit. Ce qui pourrait sembler être un simple défaut de communication devient une matière sensible, presque tangible, un tas sonore où les mots se heurtent, s’annulent, se dissolvent. Une œuvre qui rappelle, avec une certaine âpreté, que comprendre n’est jamais acquis, mais doit toujours être reconstruit, dans l’effort et à l’écoute.
La bénédiction de l’eau
Toujours dans la même section, mais cette fois au Point K, la scénariste et réalisatrice Insaf Ben Ajmi présente une double installation vidéo et sonore, résultat de la Résidence artistique K. Elle y examine la symbolique de l’eau dans le sud tunisien qui, comme elle le souligne, porte une mémoire, une bénédiction. Dans cette région, l’eau circule comme une archive vivante, transportant avec elle des gestes ancestraux, des chants oubliés, des états de transe qui reliaient autrefois les corps à la terre et au sacré. Tout autour d’elle, tout s’organise, tout s’aimante. Les recherches de l’artiste révèlent un récit, presque comme une rumeur persistante, celui de Sidi Bou Ali à Nefta. Figure fondatrice, à la fois spirituelle et tellurique, ce saint soufi venu du Maroc vivait selon le cours de l’oued, entre prière et reclus, se lavant et se nourrissant de ce que l’eau lui offrait. Jusqu’au jour où, empoisonnée, elle aurait cessé de couler, comme si le lien lui-même avait été rompu. Ce mythe, loin d’être figé, ressurgit aujourd’hui avec une acuité dérangeante. À Gabès, les nappes phréatiques s’épuisent, les palmeraies se dessèchent, l’eau se trouble. Et avec elle, ce sont aussi les pratiques rituelles qui s’estompent, ces gestes qui maintenaient une forme de lien invisible avec le vivant. La disparition du sacré accompagne celle de l’écosystème, comme si l’un ne pouvait survivre sans l’autre. Le travail d’Insaf Ben Ajmi ne cherche pas à documenter, il opère autrement. Dans cet entre-deux fragile, où le visible se fissure pour laisser passer autre chose. Elle ne narre pas le mythe, elle le ravive. Une œuvre qui ne propose pas de réponses, mais qui insiste, doucement, obstinément, pour que quelque chose, malgré tout, continue de circuler.
