
Arab Barometer : confiance retrouvée, crise sociale et émigration chez les Tunisiens
Six ans après l’élection de Kaïs Saïed à la présidence, l’opinion publique en Tunisie semble se stabiliser, bien qu’elle soit marquée par de profondes contradictions. Les Tunisiens expriment une confiance accrue envers certaines institutions de l’État et affichent un optimisme croissant concernant l’évolution économique, tout en subissant une pression sociale intense, en se détournant de la politique et en manifestant un désir d’émigration, particulièrement chez les jeunes.
Ces constats émanent d’une enquête récente d’Arab Barometer, publiée en juillet 2026, qui se penche sur l’opinion publique tunisienne. Cette étude offre un aperçu des perceptions des citoyens sur des sujets variés tels que l’économie, la gouvernance, les institutions, la démocratie, la migration, les questions sociales, l’environnement et les relations internationales.
Arab Barometer, un réseau de recherche indépendant fondé en 2006, se spécialise dans l’étude de l’opinion publique dans le monde arabe. Hébergé par l’Université de Princeton et l’Université du Michigan, il est reconnu comme l’un des principaux programmes régionaux fournissant des données comparatives sur les attitudes, les comportements et les attentes des populations du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.
L’objectif de ces enquêtes est de donner une image fidèle des perceptions des citoyens concernant les grandes questions politiques, économiques et sociales, à travers des sondages nationaux représentatifs.
Pour la Tunisie, cette étude s’inscrit dans la neuvième vague d’Arab Barometer. Elle repose sur un échantillon de 1 023 personnes interrogées, représentant l’ensemble du territoire tunisien, avec des entretiens réalisés en face-à-face entre le 30 octobre et le 30 novembre 2025, utilisant une méthode d’échantillonnage aléatoire en grappes à plusieurs niveaux et une marge d’erreur estimée à ±3 points de pourcentage.
L’économie demeure la principale préoccupation des Tunisiens. Selon l’enquête, 44 % des citoyens considèrent la situation économique comme le principal défi auquel le pays est confronté. L’inflation figure en tête des inquiétudes économiques (42 %), suivie par le chômage (17 %), la pauvreté (15 %) et les faibles salaires (13 %).
Cependant, l’étude révèle un changement significatif : l’évaluation de la situation économique atteint son niveau le plus élevé depuis le début des enquêtes Arab Barometer en Tunisie en 2011.
Ainsi, 31 % des Tunisiens estiment aujourd’hui que la situation économique est bonne ou très bonne, contre seulement 11 % en 2023, et 56 % pensent que la situation économique s’améliorera dans les années à venir.
Cette amélioration de la perception ne signifie toutefois pas la disparition des difficultés quotidiennes.
Le rapport souligne notamment l’ampleur de l’insécurité alimentaire, puisque 62 % des Tunisiens déclarent avoir parfois ou souvent manqué d’argent pour acheter suffisamment de nourriture, et 49 % affirment avoir déjà sauté un repas par manque de moyens.
Arab Barometer met en lumière un paradoxe : les Tunisiens sont plus optimistes quant à l’avenir économique, tout en continuant à faire face à une forte pression sociale.
La confiance envers les institutions gouvernementales est en hausse. Toujours selon le baromètre, le gouvernement atteint son meilleur niveau de confiance depuis la révolution, avec 44 % des Tunisiens déclarant avoir beaucoup ou assez confiance en lui, contre 36 % en 2023. Cette progression est principalement portée par les générations plus âgées, les jeunes restant plus critiques envers les institutions publiques.
Le Parlement bénéficie également d’une légère amélioration, avec 30 % des Tunisiens lui accordant leur confiance, soit son niveau le plus élevé enregistré par Arab Barometer.
En revanche, la confiance envers la société civile ne connaît pas le même regain : seulement 35 % des citoyens déclarent lui faire confiance, contre 40 % en 2023.
Une différence générationnelle se dessine néanmoins : près de la moitié des jeunes (49 %) font confiance aux organisations de la société civile, contre 32 % chez les plus de 30 ans.
L’un des résultats les plus marquants de l’étude concerne l’émigration. Actuellement, 41 % des Tunisiens souhaitent quitter le pays. Chez les jeunes, ce phénomène atteint un niveau particulièrement élevé : 67 % des moins de 30 ans expriment le désir d’émigrer.
Les motivations sont principalement économiques, car 78 % des candidats au départ citent les conditions économiques comme raison principale.
Les destinations privilégiées demeurent européennes : France (34 %), Italie (27 %) et Allemagne (24 %).
Parmi ceux qui souhaitent partir, quatre sur dix déclarent préparer concrètement leur départ, et une proportion importante se dit prête à émigrer sans documents officiels.
Arab Barometer considère cette tendance comme un risque majeur pour le pays, notamment en raison du départ potentiel de jeunes diplômés et de compétences.
Le désengagement politique est un autre enseignement majeur. Seulement 24 % des Tunisiens affirment s’intéresser à la politique, un niveau historiquement bas depuis 2011.
Près de la moitié (48 %) des citoyens se disent très peu intéressés par la politique.
Les jeunes apparaissent comme les plus éloignés, avec seulement 17 % d’entre eux manifestant un intérêt politique.
Cette désaffection s’accompagne d’une faible participation organisée : seulement 4 % déclarent appartenir à une organisation citoyenne.
Les Tunisiens continuent globalement à soutenir la démocratie : 67 % estiment qu’elle reste préférable à tout autre système politique.
Cependant, leur conception de la démocratie est avant tout liée à son efficacité. Ainsi, 78 % estiment que le type de gouvernement importe peu s’il parvient à résoudre les problèmes économiques. Par ailleurs, 64 % considèrent que le régime importe peu s’il garantit l’ordre et la sécurité.
Sur un autre plan, 66 % pensent que le pays a besoin d’un dirigeant fort capable de contourner certaines règles pour obtenir des résultats. Toutefois, ce chiffre est en recul : 77 % en 2023 contre 66 % en 2025.
Lorsqu’ils définissent la démocratie, les Tunisiens citent principalement : la garantie des besoins fondamentaux (29 %), l’absence de corruption (21 %) et l’égalité devant la loi (21 %).
Les Tunisiens soutiennent largement la participation des femmes dans la vie publique. Ainsi, 77 % soutiennent des quotas féminins au Parlement et 79 % soutiennent des quotas dans les gouvernements.
Concernant l’emploi, 84 % estiment que les hommes et les femmes doivent bénéficier des mêmes opportunités professionnelles.
Cependant, les perceptions demeurent contradictoires, car plus de la moitié (54 %) pensent que les hommes sont généralement de meilleurs dirigeants politiques que les femmes.
Dans la sphère familiale, 57 % considèrent que l’homme doit avoir le dernier mot dans les décisions familiales.
Le rapport souligne également une inquiétude croissante concernant les violences faites aux femmes : 61 % estiment qu’elles ont augmenté durant la dernière année, et 80 % considèrent que le harcèlement dans la rue est répandu.
L’environnement est principalement associé à la question de l’eau. Les principales préoccupations citées sont : la pollution de l’eau potable (33 %), la pollution des ressources hydriques (13 %) et le manque d’eau (13 %).
Les Tunisiens ressentent directement les conséquences : 92 % estiment que les problèmes d’eau affectent la santé, 88 % considèrent qu’ils impactent la production alimentaire et 85 % déclarent qu’ils perturbent les activités quotidiennes.
Face au changement climatique, 57 % craignent d’être contraints de déménager dans les prochaines années.
La guerre à Gaza apparaît également comme un facteur ayant fortement influencé l’opinion tunisienne. Concernant les événements survenus depuis le 7 octobre 2023, 31 % parlent de génocide, tandis que 29 % évoquent un massacre.
La cause palestinienne bénéficie d’un large soutien, puisque 92 % estiment que la Tunisie défend davantage la Palestine que l’entité sioniste.
À l’inverse, 69 % considèrent que les États-Unis défendent davantage l’entité sioniste que la Palestine. Cette perception contribue à la chute de l’image américaine : seulement 23 % ont aujourd’hui une opinion favorable des États-Unis, contre 40 % avant octobre 2023.
En revanche, certaines puissances gagnent en popularité : 69 % d’opinions favorables pour la Chine, 67 % pour la Turquie et 55 % pour l’Iran.
Ainsi, l’enquête d’Arab Barometer révèle une société tunisienne en pleine mutation. Les citoyens semblent plus confiants envers l’État et plus optimistes quant à l’économie, mais cette évolution coexiste avec une forte précarité sociale, un éloignement croissant des jeunes de la politique, un désir massif d’émigration et une attente d’efficacité plus forte que l’attachement aux mécanismes institutionnels.
Le principal enseignement du rapport est peut-être celui-ci : les Tunisiens ne rejettent pas les institutions ou la démocratie, mais ils les évaluent désormais principalement à l’aune de leur capacité à améliorer concrètement leur quotidien.
