
Analyse – Marchés et « main invisible » : Théorie versus réalité sur le terrain
Les récentes tensions sur l’approvisionnement de divers produits de consommation en Tunisie soulèvent des interrogations sur le fonctionnement du marché local. La régulation publique, les circuits de distribution, la disponibilité des produits et les comportements des acteurs économiques sont autant de facteurs qui influencent ce système complexe.
À l’approche de la fin de la saison estivale, la problématique de l’eau minérale semble se dissiper, mais cela n’assure en rien une immunité contre d’éventuelles perturbations futures touchant d’autres produits essentiels. Les acteurs économiques, qu’il s’agisse des producteurs ou des distributeurs, continuent de fonctionner selon des habitudes bien ancrées, tandis que l’État, bien qu’il veille à la régulation, se retrouve souvent démuni face aux défaillances du marché. Les consommateurs, quant à eux, subissent les conséquences de cette dynamique, souvent à leur détriment. En arrière-plan, des intermédiaires, souvent invisibles, exploitent les failles de la chaîne d’approvisionnement pour maximiser leurs profits, engendrant ainsi psychose et hausse des prix.
La question se pose alors : pourquoi la théorie de la « main invisible » d’Adam Smith ne parvient-elle pas à rétablir l’équilibre sur le marché tunisien ? Ou existe-t-il une autre force manipulatrice qui perturbe ce système de manière impunie ? L’observation des faits révèle que la régulation naturelle ne fonctionne pas toujours, et que même en période d’abondance, l’équilibre entre l’offre et la demande reste difficile à atteindre.
Des théories du complot émergent souvent pour expliquer ces manipulations, suggérant des intentions politiques visant à déstabiliser le pays. Bien que ces manipulations ne puissent être totalement écartées, elles semblent se développer dans un contexte économique propice à des pratiques illicites, tant du côté des producteurs que des consommateurs, qui, bien que mécontents, finissent par se plier aux exigences des spéculateurs, souvent visibles sur le marché. Il est important de noter que ces pratiques ne sont pas spécifiques à la Tunisie, mais peuvent être observées dans d’autres pays.
Des cycles similaires ont déjà été observés dans le passé, touchant des produits moins prioritaires comme les bananes ou le ciment. Les spéculateurs exploitent les fragilités du marché pour mettre en œuvre leurs stratégies, qui, bien qu’efficaces pour créer des perturbations, ne suffisent pas à renverser le système en place.
Au ministère du Commerce, les données ne montrent pas nécessairement d’anomalies entre l’offre et la demande, mais le discours officiel tend à minimiser les perturbations. Lors d’une récente réunion, le ministre Samir Abid a insisté sur la nécessité d’une approche proactive, visant à anticiper les crises potentielles pour préserver la confiance des citoyens dans le marché. La préservation du pouvoir d’achat et le renforcement du rôle social de l’État sont des priorités affichées par le ministère.
La Tunisie adopte une politique complexe en matière de prix et d’approvisionnement, influencée par des facteurs tels que la compétitivité, le pouvoir d’achat et les salaires. Bien que de nombreux produits soient soumis aux lois du marché, l’État encadre les prix de certains d’entre eux, tandis que d’autres sont fixés à divers niveaux de la chaîne de production et de distribution.
Ce système, tout en apportant une certaine stabilité, engendre également des tensions qui peuvent freiner son développement et permettre l’émergence d’acteurs illégaux, en quête de profits rapides. La régulation se fait par divers moyens : dissuasion, subventions, programmation de la production et importation, selon les capacités économiques du pays. Cela se traduit par la coexistence de fourchettes de prix différentes pour les produits locaux et importés, ainsi que par l’intervention sporadique de spéculateurs.
Au fil du temps, ces derniers ont su s’organiser et se doter de ressources leur permettant d’imposer leur loi, bien que de manière limitée. L’absence de digitalisation des opérations commerciales complique le suivi des produits sur le marché, laissant place à des acteurs « invisibles » qui nuisent à la transparence des transactions.
La disparition de millions de bouteilles d’eau minérale, le détournement de tonnes de sucre et la rareté du café destiné à la consommation familiale soulèvent des questions. Pour les viandes rouges, la situation est encore plus préoccupante, avec de nombreux bouchers changeant de métier malgré la disponibilité de l’agneau dans les campagnes.
Sans une production suffisante pour saturer le marché, les spéculateurs continueront d’exploiter les failles, surtout en cas de baisse de l’offre. Un chantier est en cours au ministère pour mettre en place un système de traçabilité électronique couvrant toute la chaîne de distribution.
L’identification des acteurs du marché est également cruciale pour limiter les intrusions. Des efforts de modernisation sont envisagés pour améliorer la transparence et l’efficacité des transactions commerciales. En attendant, de nombreux consommateurs se tournent vers des solutions alternatives, comme l’installation de filtres pour l’eau ou le retour à l’élevage domestique pour assurer leur approvisionnement en lait et en œufs. Cependant, ces solutions sont-elles suffisantes pour faire face aux défis actuels ?
