Tunisie

Agriculture : Les cultures ancestrales tunisiennes ne sont-elles pas menacées ?

De plus en plus d’agriculteurs tunisiens abandonnent certaines cultures ancestrales en raison de la sécheresse, de la hausse des coûts de production et d’une rentabilité en chute libre. La Tunisie importe déjà une grande partie de ses céréales, huiles végétales et aliments pour bétail, ce qui renforce la dépendance du pays aux importations alimentaires.


Sous l’effet de la sécheresse, de la hausse des coûts de production et d’une rentabilité en chute libre, un nombre croissant d’agriculteurs tunisiens abandonne certaines cultures traditionnelles. Cette mutation silencieuse fragilise non seulement le milieu rural, mais renforce également la dépendance alimentaire du pays. L’abandon des terres cultivées soulève désormais une question stratégique : quel est l’avenir agricole et alimentaire de la Tunisie ?

La Presse — La sécheresse, l’augmentation des coûts de production et la faible rentabilité poussent de plus en plus d’agriculteurs à abandonner des filières jadis emblématiques. Dans plusieurs régions tunisiennes, des terres agricoles qui étaient auparavant cultivées sont maintenant laissées à l’abandon. De nombreux agriculteurs, face à la crise de l’eau et à la baisse des profits, renoncent progressivement à certaines cultures ancestrales.

Des cultures telles que les céréales, les tomates, les agrumes et certaines variétés d’arbres fruitiers sont désormais menacées dans plusieurs zones du pays. Cette situation inquiète aussi bien les professionnels du secteur que les économistes, car elle questionne la possibilité que la Tunisie perde une partie de son patrimoine agricole au profit d’une dépendance accrue aux importations.

Une agriculture fragilisée par le climat

Depuis plusieurs années, la Tunisie est frappée par des épisodes répétés de sécheresse. Les barrages affichent des niveaux assez bas et les restrictions d’eau touchent directement le secteur agricole, premier utilisateur des ressources hydriques du pays. Dans plusieurs gouvernorats du centre et du nord-ouest, des agriculteurs ont réduit leurs superficies cultivées par manque d’eau pour l’irrigation. Certaines cultures, particulièrement gourmandes en eau, deviennent de plus en plus difficiles à maintenir dans des conditions climatiques de plus en plus rigoureuses.

Les producteurs de tomates, de pastèques et d’agrumes sont parmi les plus touchés. Beaucoup d’entre eux signalent que les coûts liés à l’irrigation ont considérablement augmenté, tandis que les rendements diminuent d’année en année. De plus, les vagues de chaleur perturbent les récoltes et fragilisent certaines plantations traditionnelles.

En plus de la sécheresse, les agriculteurs font face à une augmentation continue des coûts de production. Les prix des semences, des engrais, du carburant et du matériel agricole ont fortement grimpé ces dernières années. Pour les petites exploitations, souvent familiales, la situation devient difficilement tenable. Certains producteurs déclarent vendre leurs récoltes à des prix à peine suffisants pour couvrir leurs dépenses.

Dans plusieurs régions, les agriculteurs choisissent désormais de laisser leurs terres en jachère plutôt que de produire à perte. D’autres se tournent vers des cultures jugées plus rentables ou moins risquées, même si elles ne correspondent pas toujours aux traditions agricoles locales. Cette évolution transforme progressivement le paysage rural tunisien, et certaines cultures autrefois symboliques deviennent de plus en plus rares dans des zones de production ancestrales.

La disparition lente de certains savoir-faire

Au-delà des enjeux économiques, les spécialistes mettent en garde contre la possible disparition de savoir-faire agricoles transmis depuis des générations. Dans certaines régions, les jeunes refusent de reprendre les exploitations familiales, considérant l’agriculture comme un secteur trop incertain et peu rentable. Le vieillissement de la population agricole contribue aussi à l’abandon des terres, menaçant ainsi de perdre une partie de la main-d’œuvre qualifiée.

Certaines variétés locales, adaptées aux terroirs tunisiens, pourraient également progressivement disparaître à cause d’une production insuffisante. Pour de nombreux experts, cette situation représente à la fois une perte économique et culturelle. L’agriculture tunisienne fait partie intégrante de l’identité de nombreuses régions rurales, où certaines cultures structurellement ancrées continuent d’influencer la vie sociale et les traditions locales.

L’abandon de certaines cultures renforce parallèlement la dépendance du pays vis-à-vis des importations alimentaires. La Tunisie importe déjà une grande partie de ses céréales, huiles végétales et aliments pour le bétail. Si la production locale continue de diminuer dans certaines filières, les coûts d’importation pourraient encore grimper dans les années à venir.

Cette dépendance rend le pays plus vulnérable aux fluctuations des prix mondiaux et aux crises internationales. Les récentes tensions sur les marchés agricoles mondiaux ont mis en lumière la fragilité des nations fortement dépendantes des importations alimentaires. Pour les économistes, la question agricole devient donc également une question de souveraineté économique et de sécurité alimentaire.

Un modèle agricole à revoir

Face à cette situation, plusieurs voix s’élèvent pour appeler à une réforme profonde du modèle agricole tunisien. Certains experts plaident pour le développement de cultures moins consommatrices d’eau et mieux adaptées aux changements climatiques. D’autres insistent sur la nécessité d’un soutien financier accru aux petits agriculteurs pour prévenir l’abandon massif des terres.

L’amélioration des systèmes d’irrigation, la modernisation des techniques agricoles et la meilleure valorisation des produits locaux figurent également parmi les pistes envisagées. Toutefois, le défi reste immense. Face au stress hydrique, à l’inflation et aux difficultés structurelles, l’agriculture tunisienne traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus critiques de son histoire récente.

Derrière les champs abandonnés et les récoltes en déclin se dessine peut-être une transformation profonde du pays, avec le risque pour la Tunisie de voir disparaître progressivement certaines cultures qui ont façonné son identité économique et sociale pendant des décennies.